JEAN FRANCOIS GALLETOUT (avatar)

JEAN FRANCOIS GALLETOUT

Écrivain

Abonné·e de Mediapart

6 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 novembre 2015

JEAN FRANCOIS GALLETOUT (avatar)

JEAN FRANCOIS GALLETOUT

Écrivain

Abonné·e de Mediapart

Après le 13 novembre, la France et le monde arabe

JEAN FRANCOIS GALLETOUT (avatar)

JEAN FRANCOIS GALLETOUT

Écrivain

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Après le 13 novembre, la France et le monde arabe 

Les barbares ont encore frappé à Paris. Les victimes, tant de victimes, inconnues et anonymes cette fois, et pourtant assassinées comme en janvier par des meurtriers se réclamant de Dieu, gratuitement, pour faire peur, pour faire du bruit dans une guerre qu’ils savent pourtant perdue d’avance. En quelques semaines, un avion russe, un attentat à Beyrouth et puis le carnage du 13 novembre s’ajoutent à une liste trop longue d’actes aveugles perpétrés par des jeunes dangereusement endoctrinés. En pensant avec compassion aux victimes, à leurs familles, aux forces de sécurité et aux personnels de santé sur la brèche et au delà de la guerre sans relâche à mener à ces ennemis déshumanisés, la question du pourquoi doit être posée. Il faut essayer de comprendre l’incompréhensible pour préparer un avenir dans lequel la liberté devra triompher du totalitarisme islamique. Il convient de s’interroger sur la politique qui est celle de la France vis à vis d’un monde arabo-musulman à feu et à sang.

Depuis la colonisation, les Occidentaux n’ont cessé de soulever le couvercle de la boîte de Pandore du fondamentalisme islamique. Il a été vu dans ces confréries et groupements (on peut même parler de sectes) une possible force d’affaiblissement des nationalistes et résistants à l’occupant. Diviser les musulmans pour mieux régner, selon le vieil adage : début de la radicalisation de certains. Toutes les puissances coloniales en pays d’Islam ont joué de ces divisions.

Dès l’après deuxième guerre mondiale, selon le principe des frères Dulles de « tout sauf le communisme » on commença d’inciter les extrémistes musulmans à s’opposer à des régimes arabes dits progressistes et laïcs mais trop proches de Moscou à l’aune de l’appréciation américaine. Cette politique a perduré jusqu’à l’Afghanistan des années 80. Ce pays deviendra le creuset des mouvements fondamentalistes islamistes violents, tirant souvent leur doctrine de l’enseignement des madrassa déobandi du Pakistan voisin (écoles coraniques estimées aujourd’hui à plusieurs dizaines de milliers), non plus seulement pour lutter contre un régime désigné à la vindicte ou une force occupante mais contre et chez ceux qui le soutiennent. L’assassinat tardif de Binladen n’aura servi qu’à en faire un martyr aux yeux de ceux qui partageaient sa cause et de beaucoup d’autres : les métastases avaient déjà gagné l’ensemble du monde arabo-musulman, avec les dissidences que l’on connaît aujourd’hui, celles-ci entrainant une autonomie accrue de chacun de ces groupes, recrutant de plus en plus de convertis, et bientôt difficilement repérables car bien intégrés dans la société par leur pratique de la « taquia » (dissimuler ses pratiques religieuses fondamentalistes comme ruse de guerre).

Le ver était déjà dans le fruit en 2001 quand eut lieu l’attaque des tours jumelles à New York, paroxysme d’une série d’actions déjà nombreuses et meurtrières depuis plusieurs années. Au lieu de se poser les questions sur elle-même et sur son mode opératoire en politique étrangère, l’Amérique de George W. Bush, qui n’avait pas la compréhension du monde de son père, allait entrainer l’Occident vers un abîme duquel il n’a pas encore touché le fond. Cette longue descente aux enfers n’en finit pas alors même que les Etats-Unis, eux, se lavent plus ou moins les mains du sort de pays qu’ils ont occupés, comme l’Afghanistan ou l’Iraq, en y maintenant une présence minimum et opérant souvent à distance (surveillance, drones, missions aériennes).

A la surprise des spécialistes atterrés, et malgré sa résistance affichée en 2003 par le discours de Dominique de Villepin aux Nations Unies, la France allait elle aussi se fourvoyer avec l’erreur de l’intervention en Libye en 2011 assortie d’une politique étrangère vers le monde arabo-musulman reflétant l’absence de compréhension des peuples. Cette politique « va t’en guerre » pour remplacer (par quoi ?) des régimes hier amis n’a produit aucun résultat tangible et coûte à la France non seulement le respect et l’affection dont elle avait toujours jouit dans la région mais aussi et surtout sa propre sécurité mise à mal par des attaques répétées sur son territoire et à l’extérieur, perpétrées parfois par des individus issue de mouvances en lesquelles quelques espoirs avaient été placés.

On pouvait espérer que la mandature suivante allait rapidement corriger les errements de la précédente pour en revenir à une politique pragmatique et réaliste devant le constat prévisible de l’échec de ce qui fut appelé « les printemps arabes ». Las, sourde aux analyses des chercheurs et experts qu’on n’écoute pas, la même désastreuse politique étrangère a non seulement continué mais s’est amplifiée ; les alliances hasardeuses avec certains pays finançant des groupes terroristes allaient même se développer ! Syrie, Mali, Yémen se sont ajoutés à la liste des pays à feu et à sang.  En un quart de siècle, depuis la première guerre du Golfe qui peut dire où la situation des peuples de la région s’est améliorée « grâce » à une intervention occidentale directe ou téléguidée à l’aide de pétrodollars ? Quand on parcourt le monde arabe depuis vingt-cinq ans on sait que rien n’a changé quand la situation politique et économique n’a pas empiré. Les Occidentaux se mentent à eux-mêmes et ne veulent pas regarder la réalité en face : une amélioration de la situation « démocratique » (mot peu à peu vidé de son sens à force d’être répété à cors et à cris) des pays ne passe ni par des incantations ni par l’imposition aveugle de recettes occidentales mais plutôt par un long et lent processus, s’étirant probablement sur une génération entière, d’instruction publique des populations dont l’ignorance fait le lit des extrémismes religieux ; par une refonte urgente des systèmes éducatifs laissés à l’abandon, à dessein sans doute, sans moyens et aux mains des fondamentalistes, les seuls à pourvoir survivre des salaires de misère grâce à la charité de leurs frères, fondamentalistes eux-mêmes ou pas. Là un vrai partenariat euro-arabe, un temps évoqué, de transformation et de développement à long terme pourrait initier un changement en profondeur.

Mais comment réussir ailleurs ce qu’on n’arrive pas à faire chez soi ? En Occident, les services régaliens, éducation, santé, justice se délitent, laminés par la dictature du marché qui entraine l’asservissement des peuples et des minorités nationales en déshérence ; les moins bien préparées à faire face, comme également les jeunes, de tous horizons, abandonnés à leur sort, mal formés, sans travail et sans perspectives. La marginalisation et l’extrémisme trouvent là un terrain où prospérer. Aucun gouvernement n’a su résister au modèle ultra-libéral appliqué en copier-coller par une Europe sans idées et sans projet, aux mains de technocrates sourds aux aspirations de ses habitants. Quelles valeurs, quels modèles pourraient être partagées avec le monde arabo-musulman ? Des dirigeants faibles et démagogues, pétris de leurs propres certitudes, le plus souvent préoccupés par leur propre réélection, plus au diapason de la finance et des marchés que de leur concitoyens, n’ont rien à énoncer que de vieilles idées recyclées et inefficaces. Loin sont les temps où les gouvernants européens tenaient tête et proposaient des projets alternatifs aux diktats. Aujourd’hui avec ce suivisme calamiteux, l’Europe se retrouve prise en tenaille entre les Etats-Unis - éloignés d’un océan de l’afflux de réfugiés que l’Europe a provoqué par ses erreurs d’appréciation répétées - et la menace inquiétante des fondamentalistes islamistes à ses portes et souvent déjà installés chez elle.

Les gouvernements successifs semblent mettre un point d’honneur à n’écouter personne d’autre qu’eux-mêmes et à renoncer au dialogue avec ceux qui pourraient être à leurs côtés comme par exemple les Russes ou les Iraniens. L’Amérique l’a compris, non pas grâce à une capacité d’analyse supérieure, mais par son pragmatisme : elle a changé sa politique vers le monde arabo-musulman et son rapport à l’Iran et à la Russie comme en témoigne l’accord Obama-Poutine sur la politique en Syrie lors du sommet du G20 du 15 novembre 2015 : les Etats-Unis feront tout pour que l’Europe ne s’allie pas à la Russie, alliance qui signerait la fin de la suprématie américaine dans le monde post soviétique. La France, autrefois à l’avant-garde, persiste dans son erreur. Attaque après attaque, victime après victime, deuil après deuil, le temps n’est-il pas venu pour elle de s’unir avec toutes les bonnes volontés pour éliminer ces barbares qui tuent les siens, la menacent avec morgue au nom d’une religion à laquelle ils ne connaissent rien et de remettre à plus tard les rêves de démocratisation du monde arabo-musulman à laquelle les peuples concernés n’entendent pas grand chose ?

Traquer les coupables des odieux crimes du 13 novembre à Paris et rendre justice aux victimes si nombreuses est le devoir de la France. A n’en pas douter elle s’y emploiera avec détermination. Il faut souhaiter qu’en même temps, en appréhendant les erreurs du passé, certains s’attellent à préparer une nouvelle politique étrangère vers le monde arabo-musulman, inclusive de la politique intérieure française vers les communautés musulmanes abandonnées depuis cinquante ans. Qu’on le veuille ou non, une partie du monde arabe se situe aujourd’hui en Europe et en France.

Jean-François Galletout
Président de l’association Orient Méditerranée Inter Perspectives
Intervenant en géopolitique arabe à l’université Toulouse Capitole

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.