Alors que la crise s’aggrave, la Grèce humiliée regarde avec nostalgie son passé byzantin

Par Ambrose Evans-Pritchard. Article paru dans The Daily Telegraph, le 28 février 2015: Humiliated Greece eyes Byzantine pivot as crisis deepens [traduction: JFG-QuestionsCritiques]. 

Aucun camp n’a l’avantage dans cette partie de poker stratégique qui pourrait toujours forcer la Grèce à sortir de l’euro

Les nouveaux modèles de billets de la Grèce sont prêts. Le billet vert de 50 drachmes est orné du portrait de Cornelius Castoriadis, un philosophe aux idées proches du marxisme et ennemi juré des privatisations.

Le poète Odysseus Elytis, lauréat du prix Nobel et héraut d’un hellénisme tourné vers l’Orient, est en effigie sur le billet de 200 drachmes. Les billets vont jusqu’à 10.000 drachmes, une sage précaution en cas de choc hyper-inflationniste si la Grèce devait sortir précipitamment de la spirale dette-déflation dans laquelle elle se trouve.

Ces modèles de billets non-officiels font un petit succès dans les milieux artistiques. Ce ne sont pas que des demi-plaisanteries.

Le parti radical grec Syriza a signé un fragile cessez-le-feu avec les puissances créancières de la zone euro. Peu nombreux sont ceux qui pensent que cet état de fait peut durer, alors que les échéances de remboursements de sommes de plus en plus lourdes atteindront leur paroxysme en juin.

Chaque camp a accepté cette supercherie avec égal cynisme, sachant que cet accord temporaire élude la véritable nature de la crise grecque et n’a aucune chance de rapprocher des politiques qui s’opposent du tout au tout.

Ils se sont donné du temps, mais pas beaucoup. « Je suis le ministre des finances d’un pays en faillite », dit Yanis Varoufakis, ce keynésien avant-gardiste investi de la mission de trouver une solution aux malheurs économiques de l’Europe.

Il doit d’abord s’occuper de sa propre crise de liquidités. Les arriérés d’impôt ont atteint 74 milliards d’euros, augmentant chaque mois de 1,1 milliard d’euro. « Ce n’est pas de l’évasion fiscale. Il s’agit de gens ordinaires qui ne peuvent pas payer parce qu’ils sont dans la détresse », a-t-il déclaré au Telegraph.

L’Eglise orthodoxe grecque se démène pour recoller les morceaux. « Les conseils régionaux ne peuvent pas suivre. Alors, les gens se tournent vers nous pour trouver de quoi se nourrir », dit le Père Nicolaos de la paroisse de St Panourios, située dans un quartier ouvrier à l’ouest d’Athènes.

« Nous donnons à manger à 270 personnes et la situation s’aggrave de jour en jour. Aujourd’hui, nous avons découvert trois jeunes enfants qui fouillaient les poubelles pour trouver de la nourriture. Ils vivent dans un immeuble à l’abandon et nous n’avons aucune idée de qui ils sont », dit-il, à l’étroit dans bureau où sont entassés des sacs de pains et des produits de première nécessité.

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L'un des nouveaux prototypes pour le billet de 200 drachmes

« Nous tenons grâce aux dons des boulangeries locales. Si nous sommes à court de haricots ou de lentilles, je lance un SOS et tout le monde amène ce qu’il peut. Il y a un esprit de solidarité parce que personne ne se sent à l’abri », ajoute-t-il.

Sa pauvre église paroissiale de Drapetsova a été construite par des réfugiés venant de Smyrne et de Pontos, victimes de la « Catastrophe » de 1922, lorsqu’un nettoyage ethnique a exterminé les antiques communautés grecques d’Asie Mineure. On sent bien toute l’affection qu’il porte aux icônes historiques et aux livres de prière que ces réfugiés d’alors ramenèrent avec eux dans leurs chariots, lorsqu’il me les fait découvrir dans le sous-sol de son église.

Les sociétés de service public ont coupé l’électricité – et parfois aussi l’eau – alors que les arriérés s’accumulent, laissant 300.000 Grecs dans l’obscurité. « Ils viennent demander des bougies. Ils ne peuvent pas utiliser leurs réfrigérateurs. Il leur est impossible de cuisiner leurs aliments. Leurs enfants ne peuvent plus faire leurs devoirs scolaires », dit-il. C’est pratiquement la description d’un Etat en faillite.

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Chacun des deux camps du drame de la Grèce pourrait lâcher prise en premier (Getty)

Rétablir l’électricité est la priorité du « programme de Thessalonique » de Syriza, avec les bons alimentaires, l’arrêt des saisies immobilières et le versement d’un mois de retraite supplémentaire aux plus démunis.

Le Père Nicolaos exhorte Syriza à tenir bon. « Oui, nous, les Grecs, avons une part de responsabilité dans notre ruine, mais l’Europe y tient également sa part. Nous ne devons pas tout privatiser à n’importe quel prix ou vendre nos monuments pour rembourser nos dettes. Nous devons nous battre », dit-il.

Syriza a reçu un mandat bien particulier. Les Grecs ont émis un vote de défi mais ils veulent aussi rester dans l’euro, deux objectifs difficiles à concilier. Les points de vue sont divisés quant au sentiment qui l’emporte. Par conséquent, il est difficile de prédire dans quel sens ira l’insondable Alexis Tsipras. Ce tout jeune Premier ministre doit encore dévoiler son jeu.

« Lorsque le choix arrivera, je crains que Tsipras n’abandonne notre programme plutôt que de renoncer à l’euro », déclare un député Syriza, jetant prudemment un coup d’œil alentour, au cas où quelqu’un écouterait, alors que nous prenons un café au parlement dans la cantine « des conspirationnistes ».

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Alexis Tsipras, le Premier ministre grec (photo: AP)

« L’euro est plus qu’une monnaie. C’est une sorte de talisman pour les Grecs. Ce ne fut que lorsque nous avons rejoint l’euro que nous nous sommes sentis vraiment européens. Il existait toujours un doute tenace auparavant », dit-il.

« Mais on ne peut pas combattre l’austérité sans affronter directement la zone euro. Il faut être prêt à la quitter. Il faudra du temps pour que le parti accepte cette dure réalité. Je pense que l’euro a été une colossale erreur historique, et plus vite nous nous en débarrasserons, mieux se sera pour les peuples d’Europe, mais ce n’est pas le point de vue du parti », dit-il.

Une suite rapide événements pourrait accélérer la prise de décision. Nomura dit que Syriza pourrait, dans les dix jours, ne plus avoir l’argent pour assurer le fonctionnement de base du gouvernement. « Le risque d’un contrôle des capitaux reste élevé », dit-il. La Grèce doit rembourser en mars 1,6 milliards d’euros au Fonds Monétaire International.

Alekos Flambouraris, le ministre des affaires gouvernementales, a déjà commencé à prononcer le mot fatal de « délai », comme s’il était possible de retarder un remboursement au FMI sans déclencher un effondrement total de la confiance. Certains membres haut-placés de Syriza avertissent en privé que le défaut devient une réelle et alarmante possibilité. « La situation est si mauvaise que tout pourrait arriver. Je ne peux pas en dire plus, les téléphones sont sur écoute », dit un responsable.

Il accuse la Banque Centrale Européenne (BCE) d’avoir déclenché une « fuite des capitaux » du système bancaire « qui se réalise d’elle-même »,  en refusant d’accepter en nantissement des titres grecs contre des prêts. Cette décision a été prise quelques jours après la victoire écrasante de Syriza et avant que les dirigeants de l’Union Economique et Monétaire (UEM) n’aient pu émettre d’opinion.

Cette manœuvre préventive de la BCE est vue par Athènes comme un acte de guerre contre-insurrectionnelle visant le premier parti de la gauche radicale à être élu en Europe occidentale depuis 1945. Cela ne lui sera pas facilement pardonné.

Les sorties de capitaux étaient élevées même avant cela. L’évaporation des dépôts bancaires a atteint 12,8 milliards d’euros en janvier. Cela se voit dans les données de paiement « Target2 » du système de la BCE. Le passif de la Banque centrale grecque vis-à-vis du reste du réseau de l’UEM est monté en flèche, passant de 49 milliards d’euros en décembre à 76 milliards d’euros en janvier, alors que la fuite des capitaux s’est accélérée. Il a peut-être atteint aujourd’hui les 100 milliards d’euros.

Cela est à double tranchant. Les créanciers ont encore plus à perdre si la Grèce part en vrille et échappe à tout contrôle. Un refus total d’honorer la dette due aux institutions de l’UEM et aux Etats coûterait plus de 300 milliards d’euros. Ce serait le plus gros défaut de tous le temps, en terme d’ampleur.

Pourtant, l’Allemand Wolfgang Schaüble continue de marteler son poing sur la table, assumant parfaitement le rôle de Nemesis, celui par lequel, selon la démonologie grecque, le châtiment arrive. « La Grèce n’aura pas un seul euro tant qu’elle ne se sera pas conformée à ses obligations », a-t-il déclaré.

Il n’y aura pas d’apport d’argent frais avant fin-avril de la part de la Troïka UE-FMI, renommée par euphémisme les « institutions ». Et cela non plus n’est pas garanti. Syriza doit d’abord montrer que la Grèce fait réellement ce que la Troïka exige d’elle, et pas seulement l’annoncer.

La situation sera encore plus critique lorsque l’accord provisoire se terminera fin juin, et que la Grèce se retrouvera à devoir rembourser 6,7 milliards d’euros à la BCE. « Nous allons avoir quatre mois de chicaneries et de bagarres avec les institutions européennes, et lorsque nous nous retrouverons en juin nous serons de nouveau exactement face au même chantage sur le soutien en liquidités, voire pire », dit Costas Lapavitsas, un député Syriza, par ailleurs professeur d’économie à l’université de Londres.

Pourtant, les dirigeants de Syriza ne prennent pas entièrement au sérieux les menaces de Schaüble. A tort ou à raison, leur verdict sur la réunion de l’Eurogroupe à Bruxelles est qu’il a essayé de faire sortir de force la Grèce de l’union monétaire mais qu’il a été bloqué par des forces plus puissantes, dont Washington. Ils pensent que la Chancelière Angela Merkel a donné l’ordre de se calmer à son ministre des finances. Cela s’est passé après que le vice-chancelier allemand, le social démocrate Sigmar Gabriel, a demandé que l’on mette fin aux « Diktats », et après que M. Tsipras a prévenu Mme Merkel au cours d’une conversation téléphonique de 50 minutes que Syriza ferait défaut sur la dette si les choses continuaient dans cette voie.

La Grèce compte sur le soutien tacite de la France et de la Commission Européenne. « Il y a un schisme au sein de la Troïka », a déclaré M. Varoufakis à une radio locale. « Nous discuterons avec la Commission. Celle-ci peut se coordonner avec la BCE si elle veut ».

Cette interview radio a choqué Berlin, précisément parce qu’elle révèle ce que les dirigeants de Syriza disent à leurs auditeurs en Grèce, et comment ils interprètent les événements. Une fois encore, M. Varoufakis a répété qu’il y aura bien une exemption d’une partie de la dette, et ce « très rapidement », quelles qu’en soient les réfutations, pour la forme, des créanciers.

M. Varoufakis a dit que Syriza avait mis son « veto » sur les exigences de l’Eurogroupe d’accroître l’excédent budgétaire primaire, de 0,6% du PIB en 2014 à 3% cette année et à 4,5% l’année prochaine – un crime contre la science économique, dit-il – et leur intention est d’interpréter ce que signifie cette concession de la manière la plus large possible.

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Yanis Varoufakis, le ministre grec des finances (photo: AFP)

De telles obligations auraient été « catastrophiques » pour un pays qui se trouve déjà en dépression et dont le système de crédit ne fonctionne plus, a-t-il dit. Par conséquent, ces exigences seront donc « recadrées » à la réalité des circonstances économiques, et plus en accord avec la vision plus souple du FMI quant au multiplicateur budgétaire. Pour M. Varoufakis, « C’est une très grande avancée ».

Au lendemain de l’accord, M. Tsipras a dit aux fidèles du parti que la Grèce « avait gagné la bataille, mais pas la guerre », en infligeant la première défaite au régime de l’austérité. La façon dont on voit les choses en Grèce est que les forces conservatrices de droite en Europe ont tenté d’écraser leur révolution démocratique à la première occasion et qu’elles avaient été contenues.

Il y a eu un épisode qui en dit long après coup lorsque Mikis Theodorakis, le compositeur courbé sous le poids des ans, a écrit une lettre ouverte à M. Tsipras lui enjoignant de défier M. Schaüble et de renvoyer les « Bavarois » dans les cordes. Il a évoqué un profond grief historique, dénigrant la dynastie Wittelsbach qui a été imposée à la Grèce en 1833 par les puissances étrangères – sans chercher le consentement des Grecs – et qui a rapidement mis en faillite leur jeune Etat, mais pas avant de supprimer la loi coutumière grecque et de « défigurer » cette nation byzantine.

M. Theodorakis parle de « deux siècles de crimes européens contre la Grèce », appelant implicitement à un divorce civilisationnel avec les ennemis du monde orthodoxe hellénique. M. Tsipras aurait pu l’ignorer. A la place, il a appelé à congratuler le vieux lion, l’invitant personnellement au palais présidentiel le lendemain. De tels réflexes sont étroitement observés par Berlin, et par Moscou.

Il est évident que M. Tsipras marche sur des œufs, même si sa cote de popularité a explosé pour atteindre 87% ! Les premières émeutes anti-Syriza ont éclaté jeudi soir dans le quartier d’Exarchia, à Athènes, alors que des anarchistes encagoulés ont lancé des cocktails Molotov et ont mis le feu à une voiture pour protester contre la « capitulation » face à l’UEM.

Moins visibles, mais plus menaçantes, sont les puissantes forces au sein de l’oligarchie économique qui commencent à se poser la question de savoir si elles ne feraient pas mieux de protéger leurs intérêts particuliers en dehors de l’euro et de toute surveillance de l’UE. Elles ont des liens avec l’appareil militaire, policier et de sécurité.<

M. Varoufakis a dit que le danger latent est l’extrême-droite. « Si les gouvernements pro-européens et démocratiques tel que celui auquel j’appartiens sont asphyxiés, et si les gens qui les ont élus sont poussés au désespoir, les seules personnes à bénéficier de cette situation seront les fanatiques, les racistes, les nationalistes et tous ceux qui vivent de la peur et de la haine », a-t-il dit à Charlie Hebdo.

Pour l’instant, c’est calme au sein de la classe ouvrière du quartier de Nikaia, à l’ouest d’Athènes, où un chanteur de rap avait été tabassé à mort dans la rue en 2013 par les milices du parti fasciste Aube Dorée. Pourtant, il serait imprudent d’ignorer le risque.

Cette municipalité avait 30 familles enregistrées comme pauvres et dans le besoin en 2009. Ce chiffre est monté à 330 en 2011. Il est actuellement de 1350. « Ils n’ont plus d’argent », dit Michalis Fiorentis, un vieux militant de la lutte contre la pauvreté pour le conseil municipal.

« La récession a eu raison des petites usines de confection et de cuir dans ce quartier. Les gens ont perdu leur emploi, leurs boutiques, leurs assurances familiales, et se sont enfoncées dans la dette, tout cela d’un coup ».

M. Fiorentis avoue qu’il n’y a pas grand-chose que son bureau sous-financé peut faire pour enrayer cette détresse. Sans se faire d’illusions, il accorde une bénédiction caustique à Syriza. « S’ils ne disent pas autant de mensonges que le précédent gouvernement, ce sera un bon début ».

M. Tsipras jongle avec les priorités. Jusqu’à présent, il a montré des nerfs d’acier et fait preuve d’un remarquable sang-froid pour un homme aussi jeune. Il a survécu à un débat houleux de 10 heures lors du comité de Syriza la semaine dernière, avec seulement cinq députés qui ont voté contre l’accord passé avec l’UEM. Pourtant, les critiques à propos de l’accord de Bruxelles ont été sévères. Panagiotis Lafazanis, le chef de file de la “Plate-forme de gauche” de Syriza, a dit que ses forces n’accepteront pas le moindre recul par rapport à « l’orientation de la gauche radicale ».

Le Premier ministre tient compte des mises en garde. La privatisation des services d’énergie, des aéroports et des ports maritimes a été annulée ou fera l’objet d’une sérieuse révision, ne laissant intacts que les accords « achevés ». C’est une lecture minimaliste du texte signé à Bruxelles, un autre signe que Syriza n’a aucune intention de céder à l’herméneutique très différente de M. Schaüble.

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Wolfgang Schaüble, le ministre allemand des finances

« Nous annulerons la privatisation du Pirée », a dit George Stathakis, le ministre de l’économie, qui portait la veste en cuir à l’effigie du mouvement. Bien qu’il soit le fils d’un riche armateur crétois et qu’il ait reçu une éducation toute britannique, il est un économiste marxiste – les deux facettes de Syriza !

« Il [le port du Pirée] restera de façon permanente sous contrôle majoritaire de l’Etat. Il n’y a aucune bonne raison de le transformer en un monopole privé », a-t-il dit. Effectivement, ce port génère un revenu pour l’Etat. Syriza soupçonne que la principale raison pour laquelle la Troïka fait pression pour une vente-éclair à 25 milliards d’euros dans un marché déprimé est de collecter les dettes des puissances créancières. Autrement cela n’aurait aucun sens.

Le parallèle avec la Commission financière internationale, en 1898, qui s’est occupée de la gestion de la dette grecque, n’échappe à personne. La ligue des six puissances détentrices d’obligations avait saisi les droits de douane du port du Pirée et pris d’autres revenus provenant des droits postaux, du tabac, du sel, du pétrole et même des cartes à jouer.

Un vieux routier de la diplomatie européenne à Athènes a dit que la Troïka est si déterminée à soutirer de l’argent qu’elle a fermé les yeux sur les accords douteux élaborés spécialement pour les puissants oligarques. « Ces ventes sont des coups, qui bénéficient tous au même cercle. Nous savons exactement qui est le plus gros contrebandier de carburant destiné à la navigation et pourquoi rien n’a été fait. Il était très proche du gouvernement précédent. Syriza ne fait pas partie de ce système et n’est l’obligée de personne.

C’est ce programme de recouvrement des dettes qui a nourri en Grèce le mécontentement pour le mot « réforme ». Les Grecs savent grâce aux comptes-rendus du FMI qui ont été révélés que leur pays a été sacrifié par le premier plan de sauvetage de 2010 afin de sauver l’euro et les banques européennes à un moment où l’UEM ne disposait d’aucune défense contre la contagion. « La restructuration de la dette aurait dû être sur la table », dit le membre brésilien du FMI.

A la place, la Troïka a imposé plus de dettes à la Grèce, enrôlant les contribuables de l’union monétaire dans ce qui aurait être un différend entre l’Etat grec et les détenteurs privés d’obligations. « L’Europe, dans son infinie sagesse, a décidé de traiter cette faillite en faisant porter le plus gros prêt de l’histoire humaine sur les épaules les plus faibles, le contribuable grec. Ce que nous avons eu depuis est l’asphyxie budgétaire », a déclaré M. Varoufakis.

Le gouvernement a réduit sa charge salariale d’un tiers en cinq ans. Les emplois dans le secteur public ont chuté de 170.000. Les salaires ont baissé en moyenne de 22,5%. Pourtant, la dette s’est envolée, passant de 157% du PIB en 2012 à 182% l’année dernière.

Telle est la tâche sisyphéenne de la Grèce. La férocité des coupes budgétaires – sans stimulation monétaire ou l’habituelle dévaluation et réduction de la dette dans l’ensemble de mesures du FMI – a provoqué la contraction de l’économie d’un quart, réduisant la base qui doit porter le poids de la dette. Les gains obtenus de l’austérité ont été submergés par les forces plus puissantes de la dette-déflation. Le FMI a admis dans un mea culpa que la Troïka a dépassé la dose thérapeutique du resserrement budgétaire.

A présent, on dit à la Grèce de réduire sa dette à 124% du PIB au cours des cinq prochaines années afin de respecter le mémorandum de la Troïka. C’est le Grand Mensonge du plan de sauvetage de la Grèce, perpétué par les créanciers afin de tromper leurs propres démocraties chez eux. Le ministre de l’économie a haussé les épaules et rigolé lorsque je lui ai demandé comment son pays prévoyait d’atteindre cet objectif manifestement absurde.

Syriza espérait mettre fin à cette comédie en obtenant d’alliés en Europe du Sud qu’ils appellent à une conférence sur la dette au niveau de l’UEM sur le modèle de l’Accord de Londres de 1953, qui ouvrit la voie au redressement de l’après-guerre. Ici, ils ont visé trop haut. L’effet insidieux du plan de sauvetage est que la Grèce doit maintenant de l’argent aux contribuables italiens et espagnols, entre autres, ce qui complique énormément le paysage politique.

Dans tout litige normal avec les créanciers, la position de Syriza serait sans espoir. Mais rien dans cet épisode n’est normal. Si l’UEM devait forcer la Grèce à sortir de l’euro en retirant les liquidités bancaires et en provoquant délibérément l’effondrement du système financier grec – pour lequel la BCE a un devoir d’assistance en vertu des traités européens – elle créerait un Etat martyr pour l’ensemble de la Gauche européenne.

L’inviolabilité de l’union monétaire serait bafouée et elle risquerait d’être réduite à un taux de change fixe « MCE-III » [mécanisme de taux de change européen], invitant ensuite à attaquer le maillon le plus faible. L’expérience extraordinaire de solidarité de l’UE se retrouverait en miettes.

Le système de sécurité occidental se retrouverait confronté à l’agitation dans les Balkans. Il devrait traiter avec un Etat rempli d’amertume – hostile à l’OTAN, et prêt à jouer la carte russe – le long d’un arc d’instabilité s’étendant de l’Ukraine à Afrique du Nord en passant par le Levant. C’est la raison pour laquelle le Président américain Barack Obama est intervenu, plaidant auprès de la Chancelière Merkel d’éviter le pire. Les enjeux sont trop élevés pour les ministres des finances.

Qui a réellement la main dans cette partie de poker stratégique est loin d’être clair ! Les deux camps peuvent raisonnablement calculer que l’autre se couchera en premier à chaque date limite à venir. L’un d’eux à tort. C’est ce qui rend ce drame si fascinant et si dangereux.

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