Gaza: qu’a obtenu Israël après 26 jours de massacres ?

Par Patrick Cockburn. Article publié dans The Independent, le 3 août 2014: Israel-Gaza conflict: What has Israel achieved in 26 bloody days? (Traduction: JFG-QuestionsCritiques).

Le Hamas est renforcé, l’Etat hébreu donne l’impression d’être fuyant et sans pitié – et le monde a les yeux tournés vers Gaza

Alors que Gaza est dévastée par une nouvelle crise de violence, qu’a obtenu Israël après 26 jours de bombardements et son intervention terrestre ? Jusqu’à présent, le résultat est similaire a celui des guerres précédentes au Liban et à Gaza : une immense puissance de feu est utilisée pour infliger de lourdes pertes à l’autre camp, faisant une majorité de victimes civiles. Mais, tandis que la guerre se poursuit, les dirigeants israéliens s’aperçoivent que la supériorité militaire d’Israël ne parvient pas à produire des gains politiques comparables.

Pire, du point de vue d’Israël, ce sont les Palestiniens et, dans ce cas, le Hamas, qui se trouvent dans une position plus forte qu’ils ne l’étaient il y a un mois. Par ses actions, Israël a replacé fermement la question palestinienne à l’ordre du jour international, d’où elle avait largement disparu depuis les soulèvements arabes de 2011. Il y a encore quelques mois, un de mes amis compatissant envers la cause des Palestiniens se lamentait auprès de moi que, dans ses voyages aux Etats-Unis, en Europe et dans le monde arabe, il avait rarement entendu prononcés les mots « Palestine » ou « Palestiniens ». Gaza, au prix horrible payé par son peuple, a changé tout ça.

Habituellement, la souffrance des quatre millions de Palestiniens parqués dans Gaza ou en Cisjordanie est invisible pour la plupart des gens dans le reste du monde. Mais au cours du dernier mois, nous avons vu, nuit après nuit, les images de familles palestiniennes, avec leurs enfants estropiés et terrifiés, chercher vainement un abri au milieu des maisons dévastées et dans les hôpitaux. Les porte-parole israéliens paraissent fuyants et cruels lorsqu’ils soutiennent qu’il n’y a aucune preuve de la culpabilité d’Israël pour le pilonnage d’une école de l’ONU ou d’une aire de jeu pour les enfants, suggérant qu’une roquette du Hamas aurait raté sa cible. Ces dénis et ces dérobades peuvent marcher à l’occasion d’une guerre courte mais, à partir du moment où 264 enfants palestiniens ont été tués, bilan provisoire de vendredi dernier [plus de 300 après les frappes de samedi et de dimanche – ndt], ils ne servent qu’à convaincre tout le monde que les Israéliens se fichent de savoir combien de Palestiniens ils tuent.

Bien sûr, on connaît la chanson, répétée si souvent, l’intervention israélienne la plus fameuse étant l’invasion du Liban en 1982. Je me trouvais dans les camps de Sabra et Chatila juste après le massacre de 1.700 Palestiniens par les milices chrétiennes qui n’auraient pu le perpétré sans les actions israéliennes. Lorsque je vois les images des morts à Gaza, j’ai l’impression de sentir encore cette puanteur douçâtre des cadavres commençant leur putréfaction sous le soleil brûlant de septembre. Je me souviens de la pauvreté des morts, habillés de loques et de chaussures en plastique, alors qu’ils gisaient sur le seuil de minuscules boutiques ou étaient entassés dans les allées. Dehors, au grand air, un âne gisait mort entre les brancards d’une petite charrette transportant un baril d’eau, et des cadavres étaient à moitié ensevelis dans un talus de sable, comme si quelqu’un avait voulu les cacher mais avait laissé tombé à mi-chemin parce qu’il y avait trop de corps à enterrer.

Aujourd’hui, à Gaza, tout n’est pas identique à ce que fut le Liban en 1982 ou Gaza en 2008. Une différence essentielle est que les pays voisins d’Israël, à ces dates-là, étaient relativement stables, ou avaient du moins des gouvernements tenant les choses fermement en main. Rien ne saurait être moins vrai en cet été 2014, alors que la Syrie et l’Irak sont secoués par la guerre civile, et que la Jordanie et le Liban semblent de plus en plus instables. L’Egypte a des dirigeants issus d’un coup d’Etat militaire et qui ont été confirmés au pouvoir par une élection douteuse ; la Libye a sombré dans l’anarchie, présidée par des milices prédatrices. Les guerres de Gaza viennent s’ajouter au sentiment de crise générale.

Une raison pour laquelle Israël a lancé ces mini-conflits, puisqu’il n’y a pas eu de guerre en règle depuis l’invasion du Liban, est de faire la démonstration de sa force militaire brute. Mais à chaque fois, Israël montre les limites de cette puissance pour mettre un terme à sa longue confrontation avec les Palestiniens. Car avec toute la puissance de feu dévastatrice de son aviation, de ses chars et de son artillerie, déployés contre quelques milliers de combattants du Hamas, Israël n’a quasiment aucune chance de les éliminer de façon permanente et de remporter ainsi une victoire militaire. Et même si c’était le cas, la victoire ne serait pas concluante puisque le sentiment d’oppression des Palestiniens est si fort qu’un autre groupe armé, prenant peut-être la forme de l’EIIL (l’Etat islamique autoproclamé), le remplacerait très vite.

Lorsque j’étais correspondant à Jérusalem, entre 1995 et 1999, j’ai fini par penser qu’il y avait une autre raison, en relation avec leur psychologie politique, qui explique pourquoi les Israéliens livrent ces guerres futiles mais sanglantes. Cela a été très bien formulé par Uri Avnery, l’écrivain israélien et militant pour la paix, qui a écrit que l’armée israélienne est remplie d’« adolescents qui sont endoctrinés dès l’âge de trois ans dans l’esprit de la victimisation et de la supériorité juive ». La même chose est vraie pour une grande partie du reste de la société israélienne. Les Israéliens ressentent vraiment qu’ils sont les principales victimes méritant la compassion internationale, même lorsque 1.400 Palestiniens ont été tués par leurs obus et leurs bombes, ce qu’il faut rapporter aux seuls trois civils israéliens et un travailleur thaïlandais, tués par les roquettes et les mortiers du Hamas.

Tous les opposants d’Israël, aussi chétifs soient-ils, sont traités par les gouvernements et les médias israéliens comme représentant une menace existentielle. Toute violence en représailles et par conséquent justifiée, que les cibles soient palestiniennes, libanaises ou les 10 Turcs tués à bord de la flottille de la liberté essayant d’apporter de l’aide à Gaza en 2010. Ce sentiment de persécution permanente, né des pogroms et de l’Holocauste, est compréhensible mais rend les Israéliens particulièrement vulnérables aux démagogues qui manipulent leur sentiment d’être menacés. Les porte-parole israéliens ont triomphalement indiqué les sondages qui montrent que 90% des Israéliens soutiennent actuellement l’Opération Bordures Protectrices à Gaza, mais cette absence d’opinion contraire à propos d’une aventure militaire qui ne peut que très probablement nuire à Israël est, en réalité, un signe de faiblesse d’une nation.

Paradoxalement, l’inflation délibérée de menaces par le gouvernement israélien tourne à l’avantage du Hamas. Sa branche militaire tire des roquettes sur Israël pour provoquer la peur de la population en tuant ou en blessant des gens, alors que ses attaques sont généralement inefficaces parce qu’Israël possède le Dôme de Fer, un système défensif qui intercepte les roquettes. Mais les dirigeants israéliens font ensuite le travail du Hamas en disant à leurs concitoyens qu’il est une menace à leur existence même. Le Premier ministre Benyamin Netanyahou parle des « tunnels de la terreur » comme s’ils minaient toutes les habitations en Israël. Une histoire qui se répand sur Internet prétend que des milliers de combattants du Hamas vêtus d’uniformes de l’armée israélienne avaient prévu de surgir des tunnels en Israël dans une sorte de débarquement souterrain façon Jour J.

Une grande faiblesse d’Israël est que les Israéliens croient tellement en leur propre propagande. Le Dr Arbuthnot, l’écrivain et satiriste du 18ème siècle, disait que « tous les partis politiques meurent à force d’avaler leurs propres mensonges ». La même chose est vraie des nations lorsqu’elles voient le monde autour d’elles seulement par le bout de la lorgnette déformée par les mythes de leurs propres propagandistes. Les Israéliens sont détournés du simple fait, prouvé si souvent depuis la Guerre de 1967, qu’ils ne connaîtront pas de paix permanente tant qu’ils occuperont la Cisjordanie et assiègeront Gaza. L’historien israélien Tom Segev dit ceci : « Il n’est pas facile de comprendre pourquoi tant d’Israéliens croient toujours qu’un grand Israël sans paix est meilleur qu’un petit Israël avec la paix ».

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