L’Etat Islamique et l’analogie afghane

Par MK Bhadrakumar. Article publié dans Indian Punchline, le 3 septembre 2014: Islamic State and the Afghan analogy (traduction: JFG-QuestionsCritiques).

 

L’Etat islamique [EI] menace de déterminer à très court terme la politique étrangère des Etats-Unis. Le message cru transmis par la vidéo de l’assassinat du journaliste américain Steven Sotloff est qu’un syndrome action-réaction s’installe. Toutes les mesures prises par le Président Barack Obama peuvent provoquer des contre-mesures de la part de l’EI.

La contre-mesure à ce stade pourrait signifier que l’EI tuera plus de ressortissants américains (et/ou britanniques). Mais si l’on doit en croire le Roi Abdallâh d’Arabie Saoudite, attendez-vous très bientôt à une escalade apocalyptique – une frappe de l’EI d’ici un mois ou deux aux Etats-Unis ou en Europe. Ne vous y trompez pas, ce dernier n’aurait lancé cette mise en garde que sur la base de renseignements solides.

Quelles pourraient être les options d’Obama ? Sa lettre adressée au Congrès lundi dernier [lire ICIen anglais], à propos de la résolution sur les pouvoirs de guerre en Irak est déjà devenue obsolète. Son idéologie « ne pas faire de choses stupides » est le comble du ridicule aux Etats-Unis. L’opinion semble néanmoins aussi converger sur l’importance qu’il y a que les Etats-Unis ne fassent rien de vraiment stupide.

Le cœur du problème est qu’une stratégie cohérente pour vaincre l’EI a du mal à accoucher. La pensée générale semble se refléter dans ce que le Sénateur John McCain a écrit dans le New York Times : « Personne ne préconise une invasion unilatérale et l’occupation [de l’Irak] ou l’édification d’une nation [irakienne] ». Ceci dit, McCain a exhorté à accroître l’action militaire contre l’EI.

Voici son explication : « Ce devrait être plus comme l’Afghanistan en 2001, où un nombre limité de conseillers aidaient les forces locales, avec un soutien militaire et des frappes aériennes, à démanteler une armée extrémiste. »

L’analogie afghane marchera-t-elle en Irak ? Mais encore, qu’est-ce que l’analogie afghane ? En deux mots, les Etats-Unis ont permis à la milice d’alors de l’Alliance du Nord de chasser les Talibans. Les Etats-Unis ont apporté une couverture aérienne, ont soudoyé et fourni armes et munitions aux seigneurs de guerre et envoyé des agents des forces spéciales pour prodiguer leurs conseils. C’est plus ou moins l’approche d’Obama en Irak.

Cela peut-il marcher ? La différence capitale est que la milice de l’Alliance du Nord [en Afghanistan], établie sur des lignes ethniques, était une force très motivée et aguerrie et farouchement loyale à ses commandants. Une force homologue n’est pas disponible en Irak. Les Peshmergas kurdes étaient très auréolés, mais cela s’est dissipé une fois que l’EI s’est attaqué à eux et, soit dit en passant, les experts ont négligé le fait que les dirigeants kurdes irakiens à Erbil sont tout aussi vénaux, corrompus et décrépits que les dirigeants à Bagdad.

En outre, les Talibans étaient une force provinciale, alors que l’EI est étonnamment cosmopolite. Les Talibans obéissaient docilement au diktat pakistanais et se dispersaient sans combattre – pour survivre et pouvoir combattre un autre jour, bien sûr – alors que l’EIIL est constitué d’éléments plus durs est n’est plus soumis à ses mentors en Arabie Saoudite, au Qatar, en Jordanie ou en Turquie.

Contrairement aux Talibans qui dépendaient de façon cruciale du Pakistan pour subsister, y compris en effectifs, l’EI nagerait dans l’argent, dispose d’énormes stocks d’armes et ne connaît pas de pénurie de combattants. Formulé autrement, les Etats-Unis vont devoir vraiment lutter pour remporter la victoire en Irak, contrairement à l’Afghanistan où le Pakistan a fourni une aide précieuse dans le reversement du régime Taliban.

La mise en garde de l’EI adressée aux autres pays pour qu’ils ne participent pas aux opérations américaines sera prise au sérieux par l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Jordanie, etc.

Une opération de courte durée, violente et brutale, ne fera pas l’affaire. Le fameux adage formulé par l’ancien secrétaire d’Etat Colin Powell vient à l’esprit – « Ce que vous cassez vous appartient ». Selon les dires de tous, la menace de l’EI est beaucoup plus qu’un problème opérationnel. Le combat est politique et idéologique, et il aurait des dimensions régionales.

Dans un brillant essai publié dans la London Review of Books, Patrick Cockburn, du quotidien britannique The Independent et auteur acclamé sur l’Irak, a estimé que la consolidation de l’EI en Irak et le Califat sont le plus grand événement géopolitique depuis les accords Sykes-Picot de 1916.

Finalement, l’invasion américaine de l’Afghanistan s’est déroulée dans un contexte international entièrement différent. Pour résumer, une fois que la milice de l’Alliance du Nord eut chassé les Talibans de Kaboul, Washington, de sa propre initiative, a posé « les bottes sur le terrain » et a obtenu un mandat de fait de l’ONU pour le faire. Au bout du compte, les Etats-Unis ont transformé ce mandat en FIAS [Force internationale d’assistance et de sécurité], devenant alors une guerre de fait de l’OTAN.

Tout cela a été fait sans consulter les Afghans, et encore moins avec leur consentement. En fait, le ministre des Affaires étrangères d’alors du gouvernement provisoire du Président Burhanuddin Rabbani, le Dr Abdullah Abdullah, protesta lorsqu’il fut avéré que les forces terrestres américaines avaient atterri à Bagram, fin 2001. L’Alliance du Nord avait eu l’impression que les Etats-Unis n’avaient jamais eu une telle intention.

Pourtant, si les Afghans se sont docilement soumis, et si les Etats-Unis ont pu tranquillement mener leurs assassinats, c’était grâce à l’approbation par les puissances régionales de la poussée de l’invasion américaine. Mais aujourd’hui, la situation est très différente.

Il est impossible pour l’administration Obama d’obtenir le blanc-seing d’un mandat de l’ONU en raison du climat actuel de guerre froide. A un moment où l’OTAN considère la Russie comme son adversaire numéro un, pourquoi Moscou devrait-il accepter de donner un coup de main ?

Toutes choses considérées, le meilleur intérêt des Etats-Unis est de transformer la guerre contre l’EI en guerre menée par la communauté mondiale. Mais pour que cela se produise, l’administration Obama a besoin de régler les contradictions fondamentales dans la politique étrangère des Etats-Unis. (La partie curieuse est que les Etats-Unis semblent aussi en être conscients et qu’ils ne corrigeront pourtant pas le cap emprunté.) Sinon, le danger est que les Etats-Unis en soient prisonniers, ce qui est l’objectif de l’EI.

MK Bhadrakumar 

 

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