Comment les manifestations anti Assad se sont-elles transformées en guerre en Syrie ?

A l'occasion de la sortie (en anglais) du livre de Nikolaos van Dam sur la guerre en Syrie, Robert Fisk, l'éminent journaliste de guerre revient sur ces événements dramatiques qui ont secoué le moyen-Orient depuis 6 ans. Nikolaos van Dam fut notamment l'envoyé spécial des Pays-Bas.

Par Robert Fisk. Article original: How Did Anti-Assad Protests Turn to War in Syria? (CounterPunch, 1er septembre 2017)

 

Lorsque Nikolaos van Dam était jeune diplomate à Damas, il connaissait la Syrie mieux que beaucoup de Syriens. Parlant couramment l’arabe, cet érudit néerlandais a publié un premier livre traitant de l’histoire moderne de la Syrie, lequel était si bien documenté que même des membres du parti Baas se seraient tournés vers ses pages pour comprendre l’histoire de leur institution et la nature du régime pour lequel ils travaillaient.

Précis, poli, dispensant une analyse aussi calme et létale qu’une épée, van Dam a également une attitude cynique – peut-être sarcastique – vis-à-vis de l’élite diplomatique que d’autres officiels pouvaient admirer en secret. « Il vaut mieux ne rien faire que prendre la mauvaise décision avec des conséquences terribles », m’a-t-il déclaré il y a quelques jours. « Mais les démocraties occidentales ont le sentiment qu’elles doivent faire quelque chose… S’il n’y avait pas eu d’influence occidentale, il y aurait eu un dixième de la violence, le pays ne serait pas en ruine, tant de gens ne seraient pas morts, vous n’auriez pas autant de réfugiés ».

Ce n’est pas que van Dam accuse l’Ouest pour la guerre en Syrie, mais le tient responsable de l’influence et de l’interférence qu’il a exercées si confusément. Et son nouveau livre, Destroying a Nation: The Civil War in Syria [La destruction d’une nation : la guerre civile en Syrie], est peut-être le seul publié jusqu’ici sur ce conflit, qui tente d’exposer froidement les mauvais agissement, aussi bien de l’opposition que du gouvernement d’Assad.

Van Dam n’a jamais évité de parler de la torture et de la répression dont le régime s’est servi pour se maintenir au pouvoir. Il déclarait lors des toutes premières semaines des manifestations de 2011 – dans le quotidien The Independent – que la crise de la Syrie pourrait très bien se terminer dans un bain de sang. Il reconnaît la cruauté et la stupidité avec lesquelles l’appareil sécuritaire syrien a eu recours aux armes, à l’humiliation et la torture pour réprimer un mouvement protestataire de masse largement pacifique, inspiré (ou séduit) par les révolutions arabes en Tunisie, en Egypte et en Libye. Mais il fait également remarquer comment l’opposition « pacifique » a très tôt eu recours à la violence, une fois la crise démarrée.

A la frontière syrienne avec le nord-est du Liban, à l’intérieur du territoire libanais mais à distance visuelle de la plaine d’Homs, au printemps 2011, j’entendais jusqu’à une centaine de mètres de l’autre côté de la frontière – à un moment où seules l’armée et les forces de sécurité syriennes étaient censées utiliser les armes contre des manifestants désarmés. Une semaine plus tard, une équipe de télévision d’Al Jazeera – travaillant pour cette chaîne financée par le Qatar, dont la famille régnante financera bientôt les combattants d’al Nosra/al-Qaïda en Syrie, ce que même la famille royale a reconnu – a demandé à me rencontrer à Beyrouth. Ils m’ont montré des séquences tournées près de la frontière nord-orientale du Liban. Leurs enregistrements montraient clairement des hommes en armes tirant sur les troupes syriennes. Al Jazeera, adhérant à l’histoire « les soldats tuent des manifestants désarmés », avait refusé de diffuser leur film. Ils ont démissionné. Plus tard, la télévision d’Etat syrienne a elle-même montré un film – que trop réel – d’hommes armés parmi la foule des manifestants à Deraa. Van Dam rejette l’information selon laquelle ces hommes étaient des « provocateurs » du gouvernement.

Il ne conteste pas que le gouvernement d’Assad a tué des innocents – bien qu’il laisse entendre que c’est plutôt le fait de la brutalité inhérente et débridée de l’appareil sécuritaire du régime qu’une décision politique prise par Bachar el-Assad lui-même. Fayçal Mekdad, le ministre des affaires étrangères adjoint qu’Assad avait dépêché à Deraa (la ville natale du ministre), après la torture d’enfants et l’assassinat de manifestants, m’a avoué que des « erreurs terribles » avaient été commises là-bas. Mais de telles « découvertes » étaient inutiles. En quelques mois, l’exigence du public pour des « réformes » s’était transformée en un soulèvement déterminé à renverser un régime qui a recouru ensuite à une guerre totale contre ses ennemis. Les premiers comptes-rendus d’un massacre de soldats syriens par des hommes armés à Jisr al-Chagour, réfuté par les opposants au gouvernement disant qu’il s’agissait de déserteurs de l’armée tués par le régime, étaient, conclut van Dam, exacts. Ces soldats furent assassinés par ceux que nous appellerions bientôt des « rebelles ».

Quand exactement – et, ce qui est plus important, pourquoi – une protestation pacifique s’est transformée en un soulèvement armé, puis, inévitablement, en une insurrection islamiste contre le pouvoir soi-disant « laïque » du régime, est l’une des questions historiques les plus importantes à propos de la guerre de Syrie. Et cela reste largement sans réponse. Il y a pourtant assez d’indices. Van Dan est tranchant comme un scalpel dans sa condamnation de la politique occidentale qui a soufflé sur les braises au sein de l’opposition – ces diplomates américain et français qui se sont rendus à Homs pour se joindre aux manifestants ont immédiatement perdu leur neutralité, dit-il – et qui les ont ensuite laissés à la merci de leurs ennemis. Van Dam loue le travail de mon collègue Patrick Cockburn, qui a souvent pointé du doigt comment ces deux ambassadeurs [Robert Ford et Eric Chevallier – NdT] ont dit aux manifestants de ne pas négocier avec le régime d’Assad sur la base que ce dernier s’effondrerait.

Mais l’Ouest a fermé ses ambassades, abandonnant ainsi ses nouveaux amis de l’opposition. « S’ils étaient restés à Damas, les ambassadeurs auraient pu être une sorte de dernier contact à travers lequel des tentatives auraient pu être faites d’influencer le régime », dit van Dam.

Au lieu de délivrer un conseil politique sérieux, l’Ouest, en particulier les Etats-Unis et leurs alliés arabes mandatés dans Golfe, ont alors déversé des armes en Syrie – suffisamment d’armes pour détruire la Syrie mais pas assez pour renverser le régime, ainsi que l’un des ex-rebelles m’a raconté – et essayé de diriger les groupes armés depuis la Turquie et la Jordanie. Et pendant tout ce temps, ces pays et les Nations Unies encourageaient les pourparlers entre le régime et l’opposition, lesquels n’avaient aucune chance d’aboutir – parce que les groupes rebelles n’accepteraient que le renversement du gouvernement d’Assad et parce que le régime d’Assad ne négocierait jamais sa propre destitution.

Lorsque la rébellion est devenue largement islamiste, il n’y avait personne pour nous expliquer pourquoi cela s’était produit. Les journalistes qui étaient arrivés à Alep avec les rebelles, en route pour la « libération » de Damas, de la même façon que la « libération » de Tripoli en Libye, ont légitimement battu en retraite lorsque les guerriers de Daech se sont mis à les tabasser, à les emprisonner et à leur couper la tête – mais largement sans nous dire ce qui était arrivé à la révolution. Après tout, les « gentils » dans nos récits ne sont pas censés se transformer en « méchants ». Van Dam demande pourquoi, dans tous les reportages qui ont suivi sur le bombardement d’Alep par le régime, le monde n’a jamais vu de film des combattants islamistes là-bas, pas plus que leurs armes ou leur contrôle armé de la rue. « Si vous regardez les reportages des médias, c’est comme si les bombes ne tombaient que sur les écoles et les hôpitaux ».

Selon van Dam – et il a raison –, les habitants d’Alep n’ont pas invité l’opposition armée dans leurs rues, et puis ces combattants ont fini par échouer à remporter leur bataille. Ils ont perdu. Les déclarations d’horreurs par les nations occidentales ont aidé à cacher cette défaite. Tout du long, tant les manifestants d’origine et les combattants que l’Occident « ont mal évalué le caractère impitoyable du régime ».

Van Dam n’est pas retourné en Syrie depuis que la guerre a commencé, et cela se ressent parfois. Il accorde trop de crédit aux gangs débraillés et indisciplinés du régime pour les victoires militaires. Lorsqu’une milice alaouite essaya de me persuader qu’ils étaient désormais une force disciplinée – leur « commandant » parlant dans son bureau de Lattaquié sous une grande épée chiite à deux tranchants – cette démonstration s’est transformée en farce lorsque quelques-uns de ses hommes sont arrivés dans des Mercedes flambant neuves avec vitres teintés et sans plaques d’immatriculation. Et van Dam pense que l’armée syrienne, en 2011, était à sa plus basse capacité opérationnelle depuis des années. En fait, l’armée syrienne, corrompue par un quart de siècle au Liban, était devenue une machine de combat dans cette guerre, luttant contre Daech (en dépit des affirmations de Washington du contraire), a perdu 75.000 de ces hommes mais – avec l’aide de la Russie – a attaqué ses ennemis en armes et repousse désormais les islamistes d’une grande partie du pays.

Van Dam, un expert sur les Alaouites de Syrie, exagère quelque peu leur influence sur l’armée – où peut-être 80% des soldats sont sunnites, la même secte que leurs ennemis – mais insiste à juste titre sur les énormes pertes parmi les familles des montagnes alaouites.

Lorsque Assad a convoqué ses ministres à un « cabinet de guerre » – van Dam tire la preuve de cela d’un officiel passé à l’ennemi – et il était évident qu’il n’y aurait aucune punition de la part du gouvernement pour les meurtres ou tortures commis par ses propres agents, il était clair, dit-il, que les « réformes » ne faisaient pas vraiment partie de la politique du gouvernement. Il parle des récoltes désastreuses avant la guerre qui ont déplacé un million de paysans pauvres vers les villes à la suite de la pire sécheresse en 500 ans – une contribution unique du réchauffement climatique à la révolution syrienne – et il écrit que les crimes de guerre devraient être consignés pour la « justice » future. Mais qui s’assurera qu’une telle justice sera appliquée ? Sans désir occidental pour une réelle intervention militaire (sauf celle de Vladimir Poutine), les « corridors humanitaires » et les « zones sûres » étaient des absurdités.

Van Dam parle avec mélancolie de la continuation du gouvernement d’Assad, qui pourrait remporter « 95% des négociations » et dans lesquelles l’opposition pourrait obtenir le droit de détenir « les ministères du tourisme et de la culture ». Ce n’est pas une prédiction. Mais l’expertise de van Dam montre de façon si douloureuse comment l’ignorance et la stupidité ont gouverné les réflexes des politiciens occidentaux qui ont préféré la correction morale aux réalités de trouver une solution : à la place, ils ont envoyé des armes. D’une certaine manière, conclut van Dam, cette situation était similaire à celle de 1991 « lorsque les Etats-Unis et d’autres ont encouragé la communauté chiite à se lever contre … Saddam Hussein, mais ne firent rien pour les aider quand leur soulèvement fut réprimé dans le sang ». Et nous savons tous ce qui est arrivé ensuite.

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