Les « modérés » en Syrie ont disparu… et il n’y a pas de gentils

Par Robert Fisk. Article paru dans le Times of Oman, le 5 octobre 2015 : Syria’s ‘moderates’ have disappeared... and there are no good guys

 

La force aérienne russe s’est envolée directement dans l’espace aérien imaginaire de l’Ouest. Les Russes, nous informe-t-on maintenant, bombardent les « modérés » en Syrie – des « modérés » que même les Américains admettaient, il y a deux mois, ne plus exister.

C’est un peu comme ces combattants de l’EI qui ont quitté l’Europe pour combattre dans les rangs de l’Etat des extrémistes. Vous souvenez-vous d’eux ? Il y a à peine deux mois, nos dirigeants politiques – et des auteurs de premier plan – nous alertaient sur tous les énormes dangers posés par les extrémistes « de chez nous » qui quittaient la Grande-Bretagne et les autres pays européens, ainsi que les Etats-Unis, pour combattre pour les monstres de l’EI. Ensuite, les centaines de milliers de réfugiés musulmans commencèrent à faire tout ce chemin à travers les Balkans en direction de l’Europe, après avoir risqué leur vie en Méditerranée – et ces mêmes politiciens nous ont dits qu’il fallait craindre que des tueurs de l’EI ne se trouvent parmi eux.

Il est surprenant que des combattants musulmans européens s’envolent vers la Turquie pour rejoindre l’EI et, quelques semaines plus tard, qu’ils sombrent dans des bateaux qui prennent l’eau ou qu’ils refassent à pied le chemin en arrière et prennent des trains en Hongrie pour rejoindre l’Allemagne. Mais si cette absurdité était vraie, où auraient-ils pris tout le temps nécessaire pour s’entraîner au terrorisme afin de nous attaquer lorsqu’ils sont de retour en Europe ?

Bien sûr, il est possible que ce ne soient que de simples mensonges. En contraste, les horreurs dénoncées en chœur qui ont accompagné les cruelles frappes aériennes de la Russie, cette semaine passée, ont dépassé tout entendement.

Commençons par revenir à la réalité. Les militaires russes sont des tueurs qui mènent des attaques sur les points faibles. Ils ont massacré les innocents en Tchétchénie pour y écraser le soulèvement extrémiste, et ils abattront les innocents en Syrie alors qu’ils essayent d’écraser une nouvelle armée d’extrémistes et de sauver le régime impitoyable de Bachar el-Assad. L’armée syrienne a lutté férocement pour préserver l’Etat – et utilisé des bombes barils pour le faire. Ils se sont également battus à mort.

« Les officiels américains » – ces créatures chéries du New York Times – soutiennent que l’armée syrienne ne combat par l’EI. Si cela est vrai, qui a donc bien pu tuer ces 56.000 soldats syriens – cette statistique est un secret officiel, mais néanmoins vraie – qui sont morts jusqu’à maintenant dans la guerre syrienne ? L’absurde Armée Syrienne Libre (ASL) ?

Ces foutaises ont atteint leur paroxysme dans cette saga sur les Syriens « modérés » dont on nous rabâche régulièrement les oreilles. Ces hommes étaient au départ des transfuges militaires de l’ASL, que les Etats-Unis et les pays européens voyaient comme une possible force pro-occidentale pouvant être utilisée contre l’armée du gouvernement syrien. Mais l’ASL est partie en morceaux, corrompue, et les « modérés » sont passés, cette fois-ci, au Front al-Nousra, extrémiste, ou à l’EI, en vendant au plus offrant leurs armes fournies par les Américains, ou se sont simplement discrètement retirés – judicieusement – vers des zones rurales où ils maintenaient quelques barrages routiers éparpillés.

Washington a admis leur disparition, en pleurant sur leur sort, et a conclu que de nouveaux « modérés » étaient nécessaires, persuadant la CIA d’armer et d’entraîner 70 combattants, qu’ils ont expédiés de l’autre côté de la frontière turque pour combattre – sur quoi ils ont tous été capturés, à l’exception de 10, par al-Nousra, et au moins deux d’entre eux ont été exécutés par leurs ravisseurs. Il y a tout juste quinze jours, j’ai entendu en personne l’un des plus hauts anciens gradés américains en Irak – l’ancien n°2 de David Petraeus à Bagdad – annoncer que les « modérés » se sont évanouis depuis longtemps. Un coup on les voit, un coup on ne les voit plus.

Mais dans les heures qui ont suivi les attaques aériennes de la Russie, le week-end dernier, Washington, le New York Times, CNN, cette pauvre vieille BBC et presque tous les journaux du monde occidental ont ressuscité ces fantômes et nous ont dits que les russkoffs bombardaient ces braves « modérés » qui combattent l’armée de Bachar en Syrie – ces mêmes « modérés » qui, selon la même narrative de ces mêmes sources, une semaine plus tôt, n’existaient plus. Nos plus brillants commentateurs et experts – jamais avares de propos douteux – ont repris en chœur ce refrain.

Ce sont là quelques idées bien fausses émanant la presse. L’armée syrienne dresse la liste de cibles opérationnelles pour la force aérienne russe. Mais Vladimir Poutine a ses propres ennemis en Syrie.

Les premières frappes – loin de viser les « modérés » que les Etats-Unis avaient écartés depuis longtemps – étaient dirigées contre le grand nombre de villages turkmènes aux confins du Nord-Ouest de la Syrie, qui ont été occupés depuis de nombreux mois par des centaines de combattants tchétchènes – ces mêmes Tchétchènes que Poutine a essayé de liquider en Tchétchénie. L’année dernière, ces forces tchétchènes ont attaqué et détruit la Position 451 au nord de Lattaquié, une position militaire syrienne stratégique au sommet d’une colline. Il ne faut pas s’étonner que l’armée de Bachar les ait mis sur la liste des cibles.

D’autres frappes  étaient dirigées non pas contre l’EI mais contre les forces de Jaish al-Sham dans cette même zone. Mais au cours des premières 24 heures, des bombes russes ont également été larguées sur la ligne d’approvisionnement de l’EI dans les montagnes surplombant Palmyre.

Les Russes ont spécifiquement attaqué les routes du désert autour de la ville de Salamyeh – ces mêmes pistes utilisées par les convois suicides de l’EI pour vaincre les troupes syriennes dans la cité romaine antique de Palmyre, en mai dernier.

Ils ont également bombardé des zones autour de Hassakeh et la base aérienne de Raqqa détenue par l’EI, où les soldats syriens ont combattu les extrémistes au cours des douze derniers mois (et ont été décapités lorsqu’ils se sont rendus).

Toutefois, les troupes russes au sol ne sont en Syrie que pour garder leurs bases. Ce ne sont que des bottes symboliques sur le sol syrien – mais l’idée selon laquelle ces bottes sont là pour combattre l’EI est un mensonge. Les Russes ont l’intention de laisser les troupes terrestres syriennes se sacrifier pour eux.

Non, il n’y a pas gentils et de méchants dans la guerre syrienne. Les Russes se fichent des innocents qu’ils tuent tout autant que l’armée syrienne ou l’Otan. Tout film sur la guerre syrienne devrait être intitulé « Criminels de guerre à gogo » !

Mais, pour l’amour du ciel, arrêtons de fantasmer. Il y a quelques jours, un porte-parole de la Maison Blanche nous a même dits que les bombardements russes « poussent les éléments modérés… dans les mains des extrémistes ».

Qui écrit cette fiction ? Assurément les « éléments modérés »…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.