Propositions pour le redressement de la Grèce

Par Yanis Varoufakis. Tribune publiée sur Project Syndicate, le 6 mai 2015 : A Blueprint for Greece Recovery [traduction: JFG-QuestionsCritiques].

 

ATHÈNES – Des mois de négociations entre notre gouvernement et le Fonds monétaire international, l'Union européenne et la Banque centrale européenne n’ont produit que peu de progrès. L’une des raisons est que l’ensemble des parties se focalisent trop sur les conditions de la prochaine injection de liquidités et pas assez sur une stratégie visant à un redressement et à un développement durable de la Grèce. Si nous voulons sortir de l'impasse actuelle, nous devons envisager une économie grecque en bonne santé.

Un redressement durable nécessite des réformes synergiques pour libérer le potentiel considérable du pays en supprimant les goulets d'étranglement dans plusieurs domaines : l'investissement productif, la fourniture de crédit, l'innovation, la concurrence, la sécurité sociale, l'administration publique, le système judiciaire, le marché du travail, la production culturelle et, enfin et surtout, la gouvernance démocratique.

Sept années de déflation par la dette, renforcée par l'expectative d’une austérité perpétuelle, ont décimé l'investissement privé et public, et forcé les banques, inquiètes et fragiles, à cesser de prêter. Etant donné le manque de marge de manœuvre budgétaire du gouvernement et le poids des prêts non performants des banques grecques, il est primordial de mobiliser les actifs restants de l'État et de débloquer la circulation du crédit bancaire vers les parties saines du secteur privé.

Afin de restaurer l'investissement et le crédit à des niveaux permettant une vitesse de libération économique, la Grèce en redressement nécessitera deux nouvelles institutions publiques travaillant côte à côte avec le secteur privé et les institutions européennes : une banque de développement qui exploite les actifs publics et une « banque poubelle » qui permette au système bancaire d’évacuer ses actifs non performants et de rétablir le flux du crédit vers les entreprises rentables et orientées vers l'exportation.

Imaginez une banque de développement mobilisant des garanties qui comprennent les capitaux propres encore détenus par l'État suite aux privatisations et d’autres actifs (par exemple, immobiliers) dont la valeur pourrait être augmentée facilement (et servir de garantie) grâce à une réforme de leurs droits de propriété. Imaginez qu'elle relie la Banque européenne d'investissement et le plan d'investissement de 315 milliards d’euros du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker au secteur privé de la Grèce. Au lieu d'être considérée comme une braderie destinée à combler les trous budgétaires, la privatisation ferait partie d'un grand partenariat public-privé pour le développement.

Imaginez en outre que cette « banque poubelle », cette structure de défaisance, aide le secteur financier, qui fut recapitalisé généreusement au cœur de la crise par les contribuables grecs sous pression, à se débarrasser de son héritage de prêts non performants et à débloquer sa plomberie financière. De concert avec les impacts positifs de la banque de développement, le crédit et les investissements inonderaient les domaines de l'économie grecque jusque-là à sec, permettant au final à la banque poubelle de faire des profits et de devenir « saine ».

Enfin, imaginez l'effet de tout cela sur l’écosystème financier, fiscal et de sécurité sociale de la Grèce : grâce à la flambée des actions des banques, les pertes que notre État a subies en les recapitalisant s’effaceraient à mesure que ses participations s’apprécieraient. Pendant ce temps, les dividendes de la banque de développement seraient acheminés vers les fonds de pension qui souffrent depuis longtemps, et qui ont été brutalement décapitalisés en 2012 (en raison de la restructuration à la baisse de leurs avoirs en obligations d'État grecques).

Dans ce scénario, notre tâche visant à renforcer la sécurité sociale serait remplie grâce à l'unification des fonds de pension, à l'afflux des contributions qui suivrait la reprise de l'emploi, et au retour dans l’économie officielle des travailleurs poussés dans l'illégalité par la déréglementation brutale du marché du travail durant les années sombres du passé récent.

On peut facilement imaginer une forte reprise en Grèce à la suite de cette stratégie. Dans un monde de rendements ultra-faibles, la Grèce serait considérée comme une formidable opportunité, entretenant un flux régulier d’investissement direct étranger. Mais en quoi ceci serait-il différent des entrées de capitaux d’avant 2008 qui ont alimenté une croissance financée par la dette ? Une nouvelle chaîne de Ponzi macroéconomique pourrait-elle être vraiment évitée ?

Pendant l'ère de la croissance de style Ponzi, les flux de capitaux étaient canalisés par les banques commerciales vers une consommation frénétique et par l'État vers une orgie d’acquisitions suspectes et une extrême prodigalité. Afin de s’assurer que cette fois-ci soit différente, la Grèce devra réformer son économie sociale et son système politique. La création de nouvelles bulles n’est pas l'idée de développement que se fait notre gouvernement.

Cette fois-ci, au contraire, la nouvelle banque de développement prendrait les rênes pour canaliser les rares ressources du pays vers des investissements productifs sélectionnés. Ceux-ci comprendront les jeunes pousses, les sociétés évoluant dans les technologies de l’information qui utilisent les talents locaux, les petites et moyennes entreprises de bio-agro, les sociétés pharmaceutiques axées sur l'exportation, les efforts pour attirer l'industrie cinématographique internationale vers la Grèce, des programmes éducatifs qui pourront profiter de la production intellectuelle grecque et de sites historiques sans égal.

Dans l'intervalle, les autorités réglementaires de la Grèce garderaient un œil vigilant sur les pratiques des prêts commerciaux, tandis qu'un frein à l'endettement empêcherait notre gouvernement de se laisser aller aux vieilles et mauvaises habitudes, de sorte que notre État ne glisse plus jamais dans les déficits primaires. Les cartels, les pratiques de facturation anticoncurrentielles, les professions réglementées sans raison et une bureaucratie qui a traditionnellement transformé l'État en un danger public découvriraient bientôt que notre gouvernement est leur pire ennemi.

Les obstacles à la croissance dans le passé étaient constitués de l’alliance contre nature entre les intérêts oligarchiques et les partis politiques, les acquisitions scandaleuses, le clientélisme, des médias constamment dysfonctionnels, des banques trop accommodantes, des autorités fiscales faibles, et un système judiciaire épouvantable et aux ordres. Seule la lumière de la transparence démocratique peut éliminer ces entraves ; notre gouvernement est déterminé à lui permettre de rayonner.

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