Révolution passive : La classe capitaliste transnationale détricote la Vague Rose...

La classe capitaliste transnationale s’est servie de son pouvoir structurel dans l’économie politique mondiale pour désamorcer le défi que la Vague Rose de l'Amérique latine portait à son autorité. Analyse

Par William I. Robinson. Article original : Passive Revolution: The Transnational Capitalist Class Unravels Latin America's Pink Tide.

Publié dans Truthout le 6 juin 2017.

Traduction: JFG-QuestionsCritiques

 

Le lendemain où l’Organisation des Etats américains [Organization of American States (OAS)] s’est rencontrée à Washington, le 31 mai 2017, sur ordre du gouvernement nord-américain et des gouvernements de droite latino-américains pour débattre de la crise au Venezuela, le juge Nelson Moncada a été tué par balles lors d’une manifestation de l’opposition à Caracas, un crime que certains affirment être un acte de vengeance pour son implication dans la condamnation d’un politicien proéminent de l’opposition. Toutefois, l’OAS est restée silencieuse à propos de ce crime, tout comme elle l’a été sur l’aggravation de la crise et l’escalade de la répression étatique contre les manifestations de masse qui ont balayé le Brésil et la Colombie. Le président bolivien Evo Morales a accusé l’OAS de chercher à « éliminer politiquement les présidents et les gouvernements anticapitalistes » en Amérique latine, en ligne avec le modèle historique de l’intervention nord-américaine dans la région pour y soutenir les dictatures de droite et écraser les mouvements révolutionnaires et progressistes.

Les gouvernements de gauche en Amérique latine qui ont été portés au pouvoir au début du XXIe siècle, la fameuse Vague Rose, ont transformé le paysage politique dans les Amériques et inspiré les luttes populaires et révolutionnaires dans le monde entier. Les gouvernements de la Vague Rose sont arrivés au pouvoir à la suite d’une résistance populaire massive au pouvoir destructeur du néolibéralisme et de la globalisation capitaliste dans la région, qui sévissaient à la fin du XXe siècle. Pourtant, près de deux décennies plus tard après ce virage à gauche, la droite a fait un retour en force au Brésil, en Argentine, au Paraguay et au Honduras, tandis que la révolution vénézuélienne connait une crise profonde et que les projets de gauche en Bolivie, en Equateur, en Uruguay, au Nicaragua et au Salvador ont été vidés d'un grand nombre de leurs prétentions socialistes. Si ce déclin de la Vague Rose démontre les limites des changements parlementaires à l’ère du capitalisme global, cela indique l’hégémonie renouvelée de la classe capitaliste transnationale sur toute la région.

Le modèle social poursuivi par les gouvernements de la Vague Rose impliquait de s’emparer des excédents générés par l’exportation de matières premières vers les marchés mondiaux et de les redistribuer. Malgré leur rhétorique de gauche, ces gouvernements ont supervisé une expansion massive de la production de matières premières en partenariat avec des contingents locaux et étrangers de la classe capitaliste transnationale, à savoir les groupes capitalistes dirigeants intégrés de façon transnationale qui ont émergé dans les pays du monde entier à travers la mondialisation et qui exercent le contrôle collectif du nouveau système globalisé de la production et de la finance. Le résultat est que les pays de la Vague Rose sont devenus plus que jamais intégrés dans les circuits transnationaux émergents du capitalisme global et dépendants des marchés de matières premières et de capitaux mondiaux.

Il n’y a eu aucune tentative de rompre avec ce modèle « extractiviste », même dans les expérimentations plus radicales au Venezuela, en Bolivie et en Equateur, où l’énergie et les autres ressources naturelles furent nationalisées. Ces trois pays ont accru leur dépendance vis-à-vis de l’exportation des hydrocarbures et des minéraux industriels et précieux. Le Venezuela est même encore plus dépendant en 2017 des exportations de pétrole qu’il ne l’était au début du siècle. La production de soja en Argentine, au Brésil, au Paraguay, en Uruguay et en Bolivie a connu une expansion explosive, alors que les grandes agro-industries transnationales déplaçaient des millions de petits propriétaires terriens et convertissaient à échelle industrielle les campagnes en un océan de plantations de soja.

A l’exception du Venezuela durant l’apogée de la révolution bolivarienne, ce qui persistait était l’absence de modification de la propriété fondamentale et des relations de classes, en dépit de changements dans les blocs politiques, d’un discours en faveur des classes populaires, et d’une expansion des programmes d’aides sociales. Effectivement, ces gouvernements ont entrepris ce que le théoricien marxiste et politicien italien Antonio Gramsci appelait une révolution passive, où les groupes dominants entreprennent une réforme depuis le sommet, laquelle désamorce la mobilisation de la base pour une transformation de plus grande portée. Les gouvernements de Vague Rose étaient « progressistes » en ce qu’ils introduisirent une redistribution limitée et restaurèrent le rôle de l’Etat, moins en régulant l’accumulation qu’en administrant son expansion de façon plus inclusive. Si on laisse de côté leur rhétorique, un grand nombre des Etats de la Vague Rose purent faire avancer une nouvelle vague de la mondialisation capitaliste avec une meilleure crédibilité que leurs prédécesseurs néolibéraux orthodoxes dépourvus de morale politique.

Le boom des matières premières a financé l’expansion des programmes sociaux qui réduisirent la pauvreté et élevèrent le niveau de vie des classes laborieuses et populaires. Pourtant, parce qu’il n’y avait plus de transformations structurelles qui pouvaient s’occuper des causes profondes de la pauvreté et de l’inégalité, ces programmes sociaux-économiques furent sujets aux caprices des marchés mondiaux sur lesquels les Etats de la Vague Rose n’exerçaient aucun contrôle. Une fois que la crise financière de 2008 eut frappé, ils se heurtèrent aux limites de la réforme redistributive à l’intérieur de la logique du capitalisme mondial. L’extrême dépendance vis-à-vis des exportations de matières premières jeta ces pays dans un chaos économique lorsque des marchés de matières premières s’effondrèrent, sapant les capacités des gouvernements à maintenir les programmes sociaux et générant des tensions politiques qui contribuèrent à alimenter la protestation populaire et à ouvrir un espace pour une résurgence de la droite.

Le Brésil est le meilleur indicateur de la poussée réformiste molle des gouvernements de la Vague Rose, et la pire tragédie pour les classes populaires. Le Président Luiz Inacio Lula da Silva remporta l’élection de 2002, seulement après que sa branche du Parti des Travailleurs se recentra politiquement et promit de ne pas faillir au remboursement de la dette détenue par l’étranger. Au Brésil comme ailleurs, l’Etat continua de faire partie des réseaux institutionnels plus larges du système financier global et redevables au capital financier transnational. Le gouvernement du Parti des Travailleurs démobilisa les mouvements sociaux de masse qui l’avaient porté au pouvoir, puis imposa l’austérité après la crise financière. Ce n’est qu’à cette lumière que nous pouvons comprendre le retour impudent de l’extrême droite.

Bien sûr, l’intervention nord-américaine tient une part essentielle dans l’histoire du détricotage de la Vague Rose. A l’instar d’autres moments historiques de contrerévolution, comme au Chili sous Salvador Allende au début des années 70 et au Nicaragua dans les années 80, les stratèges nord-américains ont été habiles à exploiter les erreurs et les limitations des gouvernements de la Vague Rose et à manipuler les revendications des secteurs populaires dans ces pays dans le but de la déstabilisation. Cela est particulièrement le cas avec le projet bolivarien au Venezuela – de loin l’expérience la plus radicale et la plus socialiste orientée parmi les pays de la Vague Rose – qui a fait face depuis sa création à une stratégie tous azimuts nord-américaine de contrerévolution.

Il y a d’autres facteurs à prendre également en compte, comme les dynamiques particulières des luttes de classes et sociales dans chacun de ces pays, lesquelles ont façonné la trajectoire des expériences de la Vague Rose et les tentatives de construire un bloc économique régional alternatif autour de l’Alliance bolivarienne pour les Peuples de notre Amérique (ALBA).

Néanmoins, ces dimensions politiques ont accompagné l’expansion à tambour battant de la mondialisation capitaliste dans la région, laquelle fut suivie par la crise. La classe capitaliste transnationale s’est servie de son pouvoir structurel dans l’économie politique mondiale pour désamorcer le défi que la Vague Rose portait contre son autorité. C'est ainsi que la classe capitaliste transnationale a démontré sa capacité à subordonner les projets de gauche, au niveau national et régional, à sa logique d’accumulation globale. La leçon semble être qu’un projet viable issu de la base nécessite une rupture plus significative avec cette logique que la Vague Rose a pu ou a voulu entreprendre.

 

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