Game of Thrones, à la mode saoudienne

Par M. K. Bhadrakumar Indian Punchline, le 10 janvier 2016

Les interprétations de l'exécution par l'Arabie Saoudite de l'ecclésiastique chiite internationalement connu, le Cheikh Nimr al-Mimr, sont diverses. Etait-ce une épouvantable erreur de jugement de la part du Roi Salmane — ou un plan de jeu minutieusement chorégraphié pour forcer la main d'une administration Obama réticente à freiner la reprise des relations américano-iraniennes — ou les « tribulations sur une frise chronologique [.] non pas une bataille isolée mais le commencement d'une campagne » (Pape François) ? L'éventail des interprétations est très large — s'étageant de l'erreur humaine à la fin du monde. Il y a effectivement une interprétation étonnante possible selon laquelle Salmane aurait pu essayer de provoquer une guerre avec l'Iran (voir ICI — en anglais).

Dans une interview révélatrice donnée au magazine The Economist, le vice-prince héritier Mohammed ben Salmane [MbS], largement considéré comme la puissance derrière le trône, a maintenu que :
· La garantie suffisante du droit a simplement suivi son cours, avec pour résultat l'exécution de 47 terroristes reconnus coupables, dont l'ecclésiastique chiite.
· Cette exécution ne devrait pas concerner l'Iran parce que cet ecclésiastique était un citoyen saoudien.
· La décision de rompre les liens diplomatiques [avec l'Iran] était une mesure préventive pour éviter une escalade supplémentaire.
· L'Iran a aggravé les tensions jusqu'à un niveau très élevé, tandis que le camp saoudien a été simplement réactif.
· Une guerre avec l'Iran est hors de question.

Toutefois, le résultat est que le Cheikh al-Nimr était en détention depuis 2012 et qu'il était condamné à mort depuis 2014. Alors, pourquoi maintenant ? MbS est resté vague sur ce point. Aussi, un total de 47 personnes ont été exécutées, dont 43 membres d'al-Qaïda, plus le Cheikh al-Nimr et 3 autres Chiites — c'est-à-dire 43 Sunnites et 4 Chiites. Quelqu'un à Riyad a sûrement fait preuve d'arithmétique. Il se trouve que 43/4 est à peu près le ratio Sunnites/Chiites de la population en Arabie Saoudite. Une coïncidence ?

En termes politiques, l'exécution de 43 membres d'al-Qaïda transmet sans aucun doute un message implacable aux jeunes Saoudiens attirés par l'appel au « djihad ». Le régime saoudien redoute une menace islamiste contre son existence. Mais aussi, en exécutant simultanément 4 Chiites, dont ce célèbre ecclésiastique, le régime a probablement voulu apaiser l'establishment wahhabite. En même temps, c'est aussi acte opportun pour étaler sa force, en signifiant que le régime est fort et qu'il peut prendre des décisions sévères. Les régimes autocratiques ressentent le besoin de montrer leur force lorsqu'ils sont inquiets. Bien sûr, le régime saoudien a besoin de détourner l'attention intérieure du revers massif qu'il connaît dans la guerre qu'il mène au Yémen et de transmettre une image de force.

Une fois encore, la chute drastique des revenus pétroliers qui ont fait s'envoler le déficit budgétaire a mis la pression sur le régime saoudien pour recourir à des coupes dans les dépenses. Le déficit a atteint 100 milliards de dollars en 2015. Un rebond des prix du pétrole semble improbable. Le FMI a prévenu que l'Arabie Saoudite sera à cours d'argent dans cinq ans, à moins qu'il ne réduise ses dépenses. Manifestement, les questions existentielles entrent en jeu ici. Voici ce que dit Luay al-Khateeb, du Brookings Doha Center :

« Pour que le royaume survive à son centième anniversaire, il devrait s'adapter à un nouveau Moyen-Orient émergeant, où la politique régionale et l'ordre social ont spectaculairement changé au cours des dix dernières années [.] Cependant, le véritable multiplicateur économique sera de légiférer une véritable réforme visant à intégrer sa jeunesse au chômage afin qu'elle devienne la force motrice, en opposition aux allocataires de l'économie du Royaume [.] Négliger l'intégration efficace de la jeunesse saoudienne dans le secteur public et, surtout, le secteur privé pourrait radicaliser un peu plus cette jeunesse privée du droit de vote, qui finira par menacer la sécurité nationale ou qui sera incitée à rejoindre des groupes radicaux qui pourraient déstabiliser encore plus la région.

« Mettre les affaires extérieures au-dessus des priorités intérieures du régime ; faire semblant de s'intéresser aux réformes politiques, sociales et institutionnelles ; financer les groupes rebelles ; brûler les réserves de change avec des expéditions militaires et ignorer les besoins des générations futures ; c'est tout cela que l'Arabie Saoudite ne pas continuer à faire. Riyad a besoin d'entreprendre un changement radical de son état d'esprit pour éviter de tomber dans le précipice qui l'attend. Les vents du changement ne peuvent plus être ignorés par Riyad ». (Brookings)

A présent, la dispute avec l'Iran coïncide avec l'annonce majeure de la semaine dernière faite par Riyad de remanier la politique économique, y compris des réformes politiques sensibles. Une simple coïncidence ?

Les commentateurs occidentaux sont convaincus que l'Arabie Saoudite fait monter les tensions avec l'Iran en vue d'accentuer un peu plus la division sectaire entre les Sunnites et les Chiites dans le monde musulman et de rallier les pays sunnites sous son leadership. Si c'est le cas, ce complot ne marche pas. L'Oumma [la communauté] musulmane observe ces événements avec embarras et exaspération, réticente à prendre parti. (A l'exception des oligarchies arabes du Golfe.) L'Egypte, la Turquie, le Pakistan, l'Indonésie observent silencieusement ou recommandent le calme et la réconciliation.

Le quotidien du gouvernement chinois, le Cina Daily, a écrit: « A en juger par les normes gouvernant les relations internationales, l'action visant à endommager délibérément une ambassade est certaine de provoquer un grave repli des liens bilatéraux. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que couper les liens est la réponse appropriée [.] Si l'Histoire est un miroir, l'Arabie Saoudite a semblé avoir une réaction excessive [.] Après tout, Téhéran ne voulait pas que cet incident continue de s'envenimer et a agit rapidement pour s'occuper de cet incident ».

Ces événements semblent sortis tout droit de Game of Thrones, cette série fantastique riche de complots curieux, étranges et merveilleux. Durant son interview avec The Economist, MbS a dit: « Nous avons un territoire magnifique au nord de Djedda, entre les villes de Umluj et de Wuj. Il y a près de 100 îles là-bas, formant un atoll. La température est idéale, cinq à sept degrés inférieurs à Djedda. C'est une terre vierge, j'y ai passé mes huit dernières vacances. J'ai été surpris de découvrir une chose pareille en Arabie Saoudite, et il y a eu des mesures prises pour préserver ce territoire, qui fait 300 km sur 200 km. C'est l'un des actifs que nous visons, et nous pensons qu'il a une valeur ajoutée autre que celle de générer des revenus pour les fonds de l'Etat. Nous avons donc de nombreux actifs inutilisés ».

C'est aussi simple que cela : MbS est véhément quant à la capacité de l'économie saoudienne de lever des revenus non-pétroliers pour balayer la crise économie qui se profile, en privatisant des sites pittoresques dans les vastes déserts de la Péninsule arabique. Cette interview étonnante est à lire ICI - en anglais.

 

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