Prochaine crise financière: la recette des banques centrales capitalistes

Après huit années de traitement des symptômes et non pas de la maladie, le système financier mondial est devenu addictif aux taux super bas et au provisionnement excessif et continu de liquidités par les banques centrales, qui s'apprêtent à procéder à une nouvelle expérimentation et à un nouveau changement majeur désastreux de politique monétaire.

Par Jack Rasmus. Article original : How Capitalist Central Banks Have Been Creating the Next Financial Crisis

Lorsque les banquiers centraux, les ministres des finances et les responsables politiques gouvernementaux se rendront à leur réunion annuelle à Jackson Hole, dans le Wyoming, du 24 au 26 août prochains, le sujet principal consistera à savoir si les banques centrales majeures nord-américaines et européennes poursuivront la hausse des taux d’intérêt cette année. Un autre sujet de discussion en tête de liste sera de savoir  quand les trois principales banques centrales – la Réserve fédérale, la Banque centrale européenne et la Banque d’Angleterre – pourraient commencer à liquider les 9,8 trillons de dollars qu’elles ont accumulés sur leurs bilans depuis la crise bancaire de 2008-2009.

Mais la question la plus fondamentale – peu discutée tant par les banquiers centraux que par les universitaires – est la suivante : quels sont les effets probables de hausses immédiates supplémentaires des taux d’intérêt et/ou le commencement de la réduction des bilans des banques centrales ? La supposition est que des hausses supplémentaires des taux et des liquidations de bilan auront un faible impact négatif sur l’économie réelle ou sur les marchés financiers. Mais, cette supposition est-elle juste ? Les effets des hausses des taux et des liquidations montreront l’inverse de ce qui est prédit.

Les banques centrales aux Etats-Unis et en Europe ont commis une erreur grossière en prédisant en 2008 que des injections massives de liquidités et des taux d’intérêt à zéro restimuleraient leurs économies et les remettraient au niveau de la croissance réelle d’avant la crise. Elles s’apprêtent maintenant à répéter une erreur similaire, alors qu’elles supposent qu’augmenter ces taux et retirer les liquidités excédentaires en soldant leurs bilans, n’aurait pas d’impact négatif significatif sur l’économie réelle ou les marchés financiers.

Les bilans des banques centrales ont cru depuis près de neuf ans, sous l’impulsion des programmes de taux d’intérêt extrêmement bas (ou ZIRP = Zero Interest Rate Policy) et l’introduction d’injections massives de liquidités permise par l’assouplissement quantitatif (QE), ainsi que les rachats d’obligations et autres titres.

Après huit années, le consensus officiel parmi les banquiers centraux et les responsables politiques gouvernementaux est que ce passage en 2008 à des liquidités illimitées des banques centrales et à des taux d’intérêt nuls (ou en dessous de zéro) est désormais révolu. Les unes de la presse et des médias économiques disent que les banques centrales sont maintenant sur le point de s’embarquer collectivement dans une nouvelle direction – en augmentant leurs taux de référence et en liquidant leurs bilans massifs et boursoufflés. Mais ne pariez pas un kopek là-dessus. Elles pourraient découvrir plus tôt qu’elles ne le croient que les taux d’intérêt ne peuvent pas être augmentés beaucoup plus et que leurs bilans – qui totalisent désormais 9,8 trillons de dollars [9.800 milliards de dollars] pour les seuls Etats-Unis, Royaume-Uni et Europe – pourraient ne pas être réduits de beaucoup, voire pas du tout., sans provoquer un nouveau ralentissement du redressement de leurs économies réelles toujours chroniquement faibles, ou sans précipiter une sérieuse contraction des actions, des obligations et des autres marchés financiers.

Au niveau mondial, le total des bilans [des banques centrales] sont en fait beaucoup plus élevés que les 9,8 trillons de dollars accumulés à ce jour par les trois grandes banques centrales – la Fed, la Banque d’Angleterre et la BCE. Lorsque l’on ajoute d’autres banques centrales majeures, comme la Banque de Suisse, de Suède, du Canada et d’autres, cela dépasse bien plus que les 10 trillons de dollars. Et puis, il y a le bilan de près de 5 trillions de dollars de la Banque du Japon et les plus de 5 trillons de dollars de la Banque de la Chine Populaire. Par conséquent, au niveau mondial, les bilans des banques centrales excèdent largement les 20 trillions de dollars… et ce total est en croissance constante.

Il est tout aussi important de comprendre que ces 20 trillions de dollars au bilan de la dette des banques centrales représentent essentiellement la mauvaise dette des banques, des entreprises et des investisseurs privés qui fut effectivement transférée de leurs bilans privés aux bilans des banques centrales, résultat de neuf années de subventionnement à travers le QE (l’assouplissement quantitatif), l’argent gratuit à taux zéro et les autres politiques des banques centrales. Les banques centrales ont subventionné le système capitaliste en 2008-2009 en reprenant à leur compte les mauvaises dettes. Au cours des neuf dernières années, le système privé s’est alourdi d’encore plus de dette qu’il ne l’avait fait en 2007. Les banques centrales, déjà surchargées par le sauvetage à hauteur de 20 trillions de dollars des banquiers et de leurs amis, peuvent-elles encore le faire ? Telle est la question. Tenter de se défaire de ces 20 trillions de dollars pour faire de la place au prochain plan de sauvetage – comme les banques centrales proposent maintenant de le faire – pourrait avoir pour conséquence de précipiter la prochaine crise. Telle est la contradiction.

Tenter de liquider de telles détentions massives dans leurs bilans s’avèrera bien plus incertain que ce que ces banques centrales anticipent aujourd’hui. Et leur augmentation coordonnée des taux d’intérêt risque de précipiter une nouvelle récession – étant donné leurs économies fondamentalement faibles avec des prêts bancaires chroniquement bas, le ralentissement de l’investissement, la productivité qui stagne, l’investissement public en contraction et l’absence de hausses des salaires réels. Car l’économie mondiale a subi un changement structurel majeur au cours des dernières décennies, lequel a rendu de plus en plus inefficaces les politiques de taux d’intérêt des banques centrales au regard de la stimulation de l’investissement réel et de la croissance, tout en contribuant simultanément à une fragilité financière accrue.

L’économie des Etats-Unis est fragile et s’affaiblit – Elle n’est pas robuste et stable

Tous les yeux sont tournés vers la banque centrale états-unienne, la Fed, et sur les signaux qu’elle donnera lors de la réunion de Jackson Hole les 24-26 août, ainsi que sur le comité politique de la Fed qui suivra en septembre. Continuera-t-elle d’augmenter les taux d’intérêt ? Annoncera-t-elle officiellement un calendrier pour la réduction de son bilan en septembre ? Dans ce dernier cas, ainsi que les experts le prédisent, l’annonce d’une liquidation sera-t-elle minimale et symbolique si bien qu’elle génèrera une maigre hausse de 0,25% des taux d’intérêt d’ici à fin 2018 ? Ou alors, les effets psychologiques sur les investisseurs – qui ont bénéficié de huit années de prix record des actions, des obligations, des propriétés et des produits dérivés, et ainsi de gains en capitaux extraordinaires – les conduiront-ils à considérer cette annonce comme le signal de « réaliser leurs bénéfices » et de partir avec leur argent, étant donné le niveau de la bulle déjà atteinte par les actions, certains marchés obligataires et l’immobilier ? Et, si la Fed devait continuer à rehausser les taux d’intérêt à un rythme de 3 à 4 fois l’an, quel serait l’impact sur l’économie réelle nord-américaine ?

Des nids-de poule économiques commencent à apparaître dans un grand nombre d’endroits. Les prêts bancaires aux entreprises nord-américaines ont fortement baissé, ne croissant plus qu’à 2% ; les prêts aux consommateurs pour les autos, l’immobilier et les cartes de crédit ont été divisés par deux au cours des douze derniers mois ; l’investissement réel et la productivité se sont quasiment effondrés ; le fameux « Choc Trump » s’est dissipé ; l’investissement du gouvernement s’est contracté en dessous de son niveau de 2007 et la dépense pour les infrastructures n’est encore qu’en discussion et envisagée pour 2019 au plus tôt, voire pour la saint glin-glin ; et la croissance de l’emploi a été constamment de faible qualité, ayant pour résultat la stagnation des salaires, ou pire pour la vaste majorité des travailleurs.

Dans cet environnement instable, la Fed a néanmoins annoncé des plans pour continuer à augmenter les taux d’intérêt et commencer à solder son bilan. La question est juste de savoir à quelle hauteur et quand ? Le consensus à la Fed est que les taux peuvent continuer de croître 3 à 4 fois par an au rythme de 0,25 point de base tout au long de 2019, sans effets négatifs sérieux. Et que le bilan de la Fed peut commencer à être soldé immédiatement en 2017, au début, à un rythme modeste de 10 milliards de dollars par mois, qui s’accélèrerait à une date ultérieure.

Mais ce sont ces mêmes banquiers centraux qui pensaient que leur QE et leurs programmes de taux zéro sur les obligations renverraient l’économie US à une croissance robuste dès 2010. Mais ce ne fut pas le cas. Ce sont les mêmes qui maintenaient que les injections massives de liquidités par la Fed permettraient d’atteindre un taux d’inflation de 2% sur les biens et les services, ce qui ne s’est toujours pas produit. Ce sont les mêmes qui soutenaient qu’une fois le chômage en dessous de 4,5% (aux Etats-Unis), la croissance des salaires et la consommation retrouveraient les tendances passées et stimuleraient l’économie, ce que l’on attend toujours. Et ce sont les mêmes qui soutenaient en 2008, également de façon incorrecte, que les programmes de QE de la Fed fournissant aux banquiers de l’argent quasiment gratuit stimuleraient les prêts bancaires et à leurs tours les investissements et la croissance. Les dernières prédictions de la Fed pourraient ne pas s’avérer plus correctes à propos des conséquences des hausses supplémentaires des taux d’intérêt et des réductions de bilan qu’elles ne le furent à propos du QE, du ZIRP et de tout le reste durant ces huit dernières années.

Ce n’est pas l’économie globale de grand-papa

Supposer qu’une liquidation de cette ampleur de titres – même si elle est lente et se déroule sur une période étendue – n’aura pas d’impact appréciable sur les taux d’intérêt nominaux est le type de supposition qui a eu pour résultat les erreurs de prédiction précédentes vers 2008, puisque les possibles effets sur les attentes psychologiques des investisseurs de hausses supplémentaires des taux d’intérêt et de liquidation des bilans sont totalement inconnus.

Après huit années de traitement des symptômes et non pas de la maladie, le système financier mondial est devenu addictif aux taux super bas et au provisionnement excessif et continu de liquidités par les banques centrales. Ce qui a débuté en 2008 comme une expérimentation massive, peu coordonnée, des banques centrales en tant que prêteur en dernier ressort – c’est-à-dire un subventionnement global des banques – a évolué au cours des huit dernières années en un subventionnement des banques privées et du système financier par les banques centrales. Ce système est devenu addictif à l’argent gratuit. Et comme toutes les addictions, il ne sera pas facile de se débarrasser de cette habitude. Cela signifie que les plans des banquiers centraux d’augmenter les taux d’intérêt dans les mois à venir se « heurteront à un mur » bien avant l’annonce des niveaux de taux d’intérêt qu’ils projettent. Les plans de liquider les bilans seront très certainement limités à la Fed pendant quelques temps. La BCE et la Banque d’Angleterre – de même que la Banque du Japon et d’autres – attendront de voir ce que fait la Fed. Cette dernière procèdera à vitesse d’escargot, ce qui ne représentera qu’une action symbolique, et dans l’éventualité d’un ralentissement supplémentaire de la croissance réelle du PIB, ou d’une correction majeure par les marchés financiers, la Fed cessera complètement ces liquidations. En bref, il y aura peu de réduction du bilan de la Fed avant la prochaine récession, et une escalade continue des bilans des banques centrales au niveau mondial. Les banques centrales entreront dans la prochaine récession avec des bilans encore plus boursouflés.

Répétons-le : après huit années de traitement des symptômes et non pas de la maladie, le système financier mondial est devenu addictif aux taux super bas et au provisionnement excessif et continu de liquidités par les banques centrales.

La Fed est donc sur le point de procéder à une nouvelle expérimentation et à un nouveau changement majeur désastreux de politique monétaire. Elle sera incapable d’augmenter les taux d’intérêt, comme elle l’a annoncé, à raison de 3 ou 4 fois l’an pendant les deux prochaines années. Elle ne sera pas non plus capable de liquider grand-chose dans son bilan, puisque tout sauf des ajustements symboliques pourrait faire accélérer la hausse des taux. Selon l’auteur de cet article, le taux directeur de la Fed ne peut être poussé au-delà de 2%, ou le rendement des bons du Trésor à 10 ans au-delà de 3%, sans précipiter une sérieuse correction financière ou un ralentissement brutal de la croissance de l’économie réelle, ou les deux à la fois.

Ce que ces huit années depuis le krach financier de 2008-2009 et la grande récession nous révèlent est que les principales banques centrales, emmenées par la Fed, se sont fourrées dans une impasse. Les liquidités massives fournies aux systèmes bancaires – opérées par les taux zéro et les assouplissements quantitatifs – n’ont même pas réussi à assurer un sauvetage approprié de leurs banques. Aujourd’hui, plus de 10 trillions de dollars de prêts bancaires non performants constituent l’épée de Damoclès suspendue au-dessus des principales économies, et cela, malgré les plus de 20 trillions de dollars ajoutés au bilan de leurs banques centrales au cours des seules dernières huit années.

Les changements fondamentaux dans l’économie mondiale et la restructuration radicale des marchés financiers, de capitaux et du travail ont sévèrement émoussé l’outil monétaire principal des banques centrales qui est la gestion des taux d’intérêt. Tout comme la réduction des taux a eu un faible effet positif sur la stimulation de l’investissement réel et de la croissance économique, la hausse des taux aura un plus grand impact négatif sur l’investissement et la croissance qu’il n’est anticipé. La Fed et les autres banques centrales pourraient rapidement découvrir cela si elles augmentent trop vite et de façon trop importante les taux ou s’engagent au-delà d’une réduction symbolique de leurs bilans.

Evidemment, les banquiers centraux à la Fed, à la Banque d’Angleterre et à la BCE soutiendront le contraire.

Ils promettront que l’économie peut soutenir des hausses supplémentaires significatives des taux d’intérêt et qu’ils pourront commencer à réduire leurs bilans sans conséquences négatives sévères. Mais ce sont les mêmes personnes qui promettaient en 2008 un redressement rapide et robuste avec les programmes ZIRP et QE, redressement qui n’est jamais arrivé. Ce qui s’est produit a été une accélération sans précédent des marchés financiers alors que le prix des actions et des obligations a bondi pendant huit ans, que les prix de l’immobilier haut de gamme sont revenus à leur niveau d’avant la crise, que les dérivés ont été en plein essor, que l’or et les crypto-monnaies ont vu leur valeur monter en flèche, et que les inégalités de revenus ont atteint des niveaux record – tout cela alimenté par les injections massives de liquidités par les banques centrales à hauteur de 10 trillions de dollars, lesquelles ont conduit les taux d’intérêt à zéro ou en dessous de zéro. Et maintenant, ils nous disent qu’ils projettent d’augmenter ces taux sans effets négatifs sérieux. Y a-t-il quelqu’un qui veut acheter le pont de Brooklyn [ou la Tour Eiffel] ? Je pense qu’ils essayent aussi de le[s] vendre...

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