Le capitalisme tire à balles réelles en Amérique Latine

Les empires Invisibles, la puissance d’Etat et le colonialisme au 21ème siècle

La milice privée tristement célèbre « Academi » – anciennement dénommée Blackwater [et que l’on retrouve aussi dans le conflit ukrainien] – a formé les forces de sécurité brésiliennes en Caroline du Nord, en préparation de la Coupe du monde de football qui se déroule en ce moment même au Brésil. C’est ce qu’a rapporté le journaliste sportif Dave Zirin, en mentionnant le câble diplomatique de 2009 publié par Wikileaks et qui révèle que Washington considérait les crises escomptées en relation avec la Coupe du monde comme des opportunités pour l’implication des Etats-Unis. Zirin écrit que pour Washington, « la misère brésilienne créait un espace pour l’opportunisme ».

Les balles du capitalisme suivent la Coupe du monde, exactement comme elles suivent les accords de libre échange signés avec les Etats-Unis. Il y a cinq ans jour pour jour, les protestations faisaient rage dans le nord du Pérou, où des milliers d’indiens Awajun et Wambis, hommes, femmes et enfants, bloquaient les routes contre l’exploitation forestière et les forages de pétrole et de gaz sur les terres amazoniennes. Le gouvernement péruvien, qui venait juste de signer un accord de libre échange avec les Etats-Unis, ne savait pas trop comment gérer ces manifestations – en partie parce que les concessions controversées étaient reconnues comme remplissant les conditions de cet accord. Selon un câble diplomatique publié par Wikileaks, le Département d’Etat US envoyait, le 1er juin 2009, le message suivant à l’ambassade des Etats-Unis à Lima : « Au cas où le parlement et le président [péruvien] Garcia cèderaient à la pression [des manifestants], il y aurait des implications concernant l’Accord de libre échange récemment mis en application entre les Etats-Unis et le Pérou ». Quatre jours plus tard, le gouvernement péruvien répondait aux manifestations part une violence meurtrière, conduisant à des heurts qui firent 32 victimes.

Les Etats-Unis sont tristement célèbres pour leur passé impérial dans cette région. Mais Washington n’est pas le seul empire à considérer l’Amérique Latine comme sa chasse gardée. Les forces globales et locales du capitalisme, de l’impérialisme et du colonialisme d’aujourd’hui sont à l’œuvre dans tout ce continent, autant dans les stades de football que dans les mines de cuivre.

La Chine a dépassé les Etats-Unis en tant que principal partenaire commercial avec les pays latino-américain les plus riches, et dont les affaires se rapportent essentiellement à l’extraction des ressources naturelles. Et pour beaucoup de pays du cône austral, le Brésil – désormais une superpuissance mondiale, dont l’économie, classée au sixième rang mondial, a dépassé celle du Royaume-Uni – est une force impériale qui utilise une grande partie des richesses naturelles de la région, ainsi que ses terres et sa puissance hydroélectrique pour alimenter son industrie et sa population en plein essor.

Le capitalisme a de nombreux visages et de nombreux alliés, et ceux-ci ne sont pas seulement basés dans l’hémisphère nord ou au sein de ces géants économiques. Voici ce que le sociologue William Robinson en dit, « Le nouveau visage du capitalisme mondial en Amérique Latine est autant déterminé par les classes capitalistes locales que par le capital financier et les entreprises transnationales ». Du Mexique à l’Argentine, cette classe capitaliste locale a créé quelque 70 conglomérats transnationaux, compétitifs au niveau planétaire.

Les amis de l’empire et du Capital se trouvent aux sommets du pouvoir parmi les dirigeants politiques latino-américains. Tandis que les Etats-Unis espionnaient depuis des années l’Amérique Latine, comme cela a été clairement établi par les révélations d’Edward Snowden, l’administration chilienne de Michelle Bachelet a sollicité l’aide du gouvernement américain, au cours de son premier mandat, pour espionner les dirigeants indiens Mapuche qui défendaient leurs terres. Alors que les Etats-Unis ont soutenu le coup d’Etat contre Fernando Lugo, au Paraguay, en 2012, avant d’être chassé du pouvoir, Lugo lui-même avait décrété l’état l’urgence dans l’arrière-pays pour étendre la répression aux activistes paysans, les Campesinos, qui combattaient les incursions des entreprises de soja sur leurs terres.

Pour de nombreuses communautés indiennes en Amérique Latine, l’Etat, souvent en alliance avec des grandes entreprises transnationales, maintient une vision du monde colonialiste au 21ème siècle, en particulier dans le secteur de l’extraction des ressources naturelles des industries minières, gazières et pétrolières. Ainsi que la Pr. Manuela Picq de l’Université San Francisco de Quito, en Equateur, l’écrit, « Aujourd’hui, l’expropriation unilatérale de terres à des fins minières est une continuation de la Doctrine de la découverte. Celle-ci a conceptualisé le Nouveau monde comme une terra nullius (territoire sans maîtres), autorisant les puissances coloniales à conquérir et à exploiter les terres des Amériques. […] Aujourd’hui, l’idée de terres « vacantes » survit dans les pratiques extractivistes ».

En effet, des concessions minières ont été accordées sur 80% des territoires indiens de Colombie, légalement reconnus, et 407.000 km² de zones minières dans l’Amazonie se trouvent sur des terres indiennes. Manuela Picq explique que dans le cadre de cet accaparement extractiviste de terres à l’échelle de toute une région, 200 militants ont été tués au Pérou entre 2006 et 2011, 200 personnes ont été criminalisées en Equateur pour avoir protesté contre la privatisation des ressources naturelles, et 11 militants anti-extractivistes ont été assassinés en Argentine depuis 2010.

Comme à son habitude, l’industrie minière, qu’elle soit dirigée par l’Etat ou le secteur privé, dévaste également l’environnement. Manuela Picq fait remarquer que la mine Marlin du Guatemala, possédée par la société canadienne Goldcorp, utilise en une seule heure autant d’eau que 22 ans de consommation d’eau d’une famille locale, et que l’industrie minière au Chili – où l’Etat détient la plus grande compagnie mondiale de production de cuivre – utilise 37% de l’électricité du pays.

Le capitalisme, l’empire et le colonialisme du 21ème siècle ont des origines ancestrales et s’abattent sur leurs victimes en Amérique Latine. Mais ces forces se trouvent également dans les bombes lacrymogènes que les forces de sécurité brésiliennes utilisent lors de cette Coupe du monde, dans l’Etat qui extrait les ressources naturelles en territoire indien, et dans les accords de libre échange signés dans le sang.

BENJAMIN DANGL, article publié dans CounterPunch, le 13 juin 2014 (traduction: [JFG-QuestionsCritiques])

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