Voici pourquoi on ne laissera pas mourir le djihadisme

Comment l'Etat profond nord-américain est prêt à utiliser les restes de Daech pour voir se développer un chaos à l’intérieur de la Russie et de la Chine, et ainsi ruiner l'initiative des nouvelles routes de la soie...

Par Pepe Escobar, Sputnik News, 31 août 2017

article original: Why Jihadism Won’t Be Allowed to Die

 

Cela fait un moment qu’un bon nombre d’analystes géopolitiques indépendants débattent autour d’une hypothèse de travail sérieuse. Voilà, en deux mots, de quoi il s’agit.

Il se peut que Daech soit mourant – mais le monde est toujours encombré de son cadavre déambulant. Le plan B des maîtres de Daech a peut-être été d’endoctriner des vagues répétées de jeunes égarés venant de toute l’Europe et de les « séduire » à pratiquer une terreur djihadiste de bricolage, semant la peur et l’insécurité dans l’Union européenne. Je rentre tout juste de Barcelone – et ce n’est pas ce qu’il se passe. Aucune peur.

Daech peut aussi tirer profit de sa marque de fabrique pour revendiquer ce que nous pourrions appeler la nouvelle zone de guerre en Asie du Sud-Ouest. Cela ne se produit pas non plus, parce que les « 4+1 » – la Russie, la Syrie, l’Iran, l’Irak, plus le Hezbollah – avec l’ajout de la Turquie, et avec la Chine dans rôle du « dirigeant de l’ombre », travaillent tous ensemble.

La guerre inachevée à travers la Syrie et l’Irak, à laquelle viennent s’ajouter des spasmes de djihadisme en Europe, pourrait toujours certainement se métastaser en un cancer massif eurasiatique, se répandant comme une peste, de l’Afghanistan à l’Allemagne et vice-versa, et de la Mer de Chine méridionale à Bruxelles via le Pakistan et vice-versa.

Ce qui arriverait sous ce scénario cataclysmique est le déraillement complet des nouvelles routes de la soie contrôlées par la Chine, c’est-à-dire l’initiative « une Ceinture, une Route » (ICR) ; son intégration avec l’union économique eurasiatique (UEEA) contrôlée par la Russie ; et une énorme menace de sécurité à la stabilité intérieure du partenariat stratégique russo-chinois, avec des scénarios belliqueux incontrôlables se développant aux frontières de ces deux pays.

Quels éléments et institutions adoreraient voir un chaos se développer à la fois à l’intérieur de la Russie et de la Chine est un secret de polichinelle.

 

Le Viêt-Cong se renforce

Zbigniew Brezinski, alias « le Grand échiquier », a beau être mort, la géopolitique est toujours hantée par son ectoplasme. L’obsession de Brezinski durant sa vie entière fut qu’aucun concurrent du niveau des USA ne soit autorisé à émerger. Imaginez-le en zombie, contemplant le cauchemar ultime en cours : une alliance pan-eurasiatique entre la Russie et la Chine.

Le scénario le moins désastreux dans ce cas serait de séduire soit Moscou soit Pékin à devenir un partenaire des USA, basé sur lequel des deux poserait une moindre « menace » dans le futur. Brezinski se focalisait sur la Russie en tant que menace immédiate et sur la Chine en tant que menace à long terme.

D’où l’obsession de l’« Etat profond » [deep State] nord-américain et de la machine Clinton de diaboliser tout ce qui est russe – à la façon d’un néo-Maccarthysme sous stéroïdes. Inévitablement, ce que cette énormité géopolitique a précipité est l’avancée encore plus rapide de la Chine sur tous les fronts.

Sans parler du fait que le partenariat stratégique sino-russe se renforce de jour en jour – écho sinistre à la réplique du Capitaine Willard dans Apocalypse Now de Coppola : « Chaque minute où je reste dans cette pièce, je deviens de plus en plus faible, chaque minute où le Viêt-Cong se terre dans la brousse, il se renforce ».

Et pourtant, le Viêt-Cong ne se terre pas ; il conquiert au moyen du commerce et de l’investissement. Et il n’est pas dans la brousse ; il est partout dans les plaines de l’Eurasie.

 

Une poudrière hobbesienne

L’autre marionnettiste américain, Henry Kissinger, est toujours en vie. Il a 94 ans. Conseillant le Président Trump avant son investiture en janvier dernier, et se posant comme éminence grise suprême sur les questions chinoises, il a suggéré que la Russie devait être courtisée.

Mais ensuite est arrivé l’argument massue. Identifiant manifestement que l’alliance sino-russo-iranienne détient la clef de l’intégration eurasiatique, Kissinger a annoncé la couleur : c’est le maillon le plus faible – l’Iran – qui devrait être neutralisé.

D’où sa récente mise en garde en forme de proclamation à propos d’un « empire radical iranien » se développant et s’étendant de Téhéran à Beyrouth alors que le « vide » laissé par Daech est rempli de Perses.

Et là, nous avons Kissinger, une fois encore dans le rôle du seigneur de la Guerre froide rétrograde qu’il est : exit le communisme, voici le Khomeynisme en tant que « mal » suprême. Et puisse le Seigneur chanter les louanges de la matrice wahhabite des petites mains du djihadisme, la Maison des Saoud.

La recette de Kissinger sonne comme une douce musique aux oreilles de l’Etat profond nord-américain : Daech ne devrait pas être mis en déroute, il devrait être « réaligné » en tant qu’instrument contre l’Iran.

Qui se préoccupe du fait que la notion d’un « empire radical iranien » en tant que tel ne peut même pas passer pour une blague ? Le Liban est multiculturel. La Syrie continuera à être dirigée par le Parti Baas laïc. L’Irak rejette le Khomeynisme – avec l’Ayatollah Sistani extrêmement influent qui privilégie le système parlementaire.

Les « 4+1 » - soutenus par la Chine – ont construit une sérieuse alliance dans le feu de la guerre en Syrie. Rien de cela ne changera par un décret de Kissinger. Quant au « remplissage du vide », l’alternative est Daech et le Front al-Nosra, c’est-à-dire al-Qaïda en Syrie. « Mais attendez ! » - disent les néocons/néolibéraux-conservateurs du Parti de la Guerre. « Nous aimons ça !»

Et cela nous ramène au point de départ, à l’hypothèse de travail initiale. On ne permettra pas à Daech de mourir – pas plus que la re-conception géopolitique de ce que le Docteur Zbig appelait les « Balkans eurasiatiques » refuse de mourir.

Le groupe Khorasan (le plus secret et le plus dangereux des groupes djihadistes présents en Syrie) – qui se regroupe en Afghanistan – peut être si commode pour ravager l’intersection de l’Asie Centrale et de l’Asie du Sud, si proche des couloirs de développement clés de l’ICR.

Cependant, Moscou et Pékin savent parfaitement de quoi il retourne. Le Califat bidon fut utile pour casser cette ICR à travers la Syrie et l’Irak, tout autant que Maidan en Ukraine fut utile pour casser l’UEEA. D’autres fronts de guerre suivront – des Philippines au Venezuela, tous dédiés à perturber les projets régionaux d’intégration en vertu de la stratégie du « diviser pour régner » des satrapes étasuniens manipulés dans des poudrières hobbesiennes asymétriques.

Seize années après le 11/9, le nom de ce jeu n’est plus la guerre mondiale contre la terreur, mais comment, sous son couvert, perturber l’expansion géostratégique des peuples qui importent, les « alter concurrents » que sont la Russie et la Chine.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.