Allocution de Yanis Varoufakis, 12 septembre 2015, La Courneuve

Allocution de Yanis Varoufakis,

en présence de Oskar Lafontaine, Stefano Fassina et Jean-Luc Mélenchon

Pour un Plan B en Europe

Parti de Gauche, La Courneuve, le 12 septembre 2015

 

L’émotion que je ressens devant vous est aussi forte que celle ressentie le 3 juillet dernier au soir. Cette soirée où 400.000 Grecs – et non-Grecs – se rassemblaient sur la place Syntagma. Nous avons tous perçu, alors, qu’après en avoir parlé pendant tant d’années, un monde meilleur était véritablement chose possible.

Alors, mes amis, mes camarades, vous, citoyens français, européens, Jean-Luc, Oskar, Stefano, je suis venu ici, fort de cet esprit de cette soirée du 3 juillet pour l’unir à votre détermination, et pour vous transmettre un message, un message de solidarité de la part d’une petite nation européenne fière de son honneur. Une petite et fière nation européenne qui, au printemps dernier, s’est élevée contre l’autoritarisme irrationnel de l’Eurogroupe, contre la coalition de l’incompétence qui condamne l’ensemble de l’Europe à des années trente post-modernes.

Avec notre printemps d’Athènes – et lorsque je dis notre printemps, je ne parle pas simplement des Grecs, je veux dire notre printemps à tous – il s’agissait d’empêcher qu’une monnaie commune ne soit utilisée pour diviser l’Europe. Il s’agissait, avec notre printemps d’Athènes, de refuser que l’espoir ne se meurt et d’allumer une petite flamme qui brillerait de tous ses feux et illuminerait les cieux de l’Europe. La raison, ainsi que l’ont dit Stefano et Oskar, la raison pour laquelle le printemps d’Athènes a été écrasé par l’Eurogroupe fut qu’il fallait démontrer par un exemple et faire comprendre à Rome, à Paris, à Madrid, ce qui leur arriverait s’ils osaient dire non à la déraison.

Le printemps d’Athènes a débuté à Athènes, mais aucune rébellion humaniste contre l’autocratie ne peut réussir tant que son écho ne se sera fait entendre dans les rues de Paris. Tant que ce retentissement dans les rues de Paris n’aura été amplifié et se sera propagé jusqu’en Allemagne, à Italie, à l’Espagne, à la Finlande, à la Lituanie.

Nous voulons les Etats-Unis d’Europe. Mais il y a une très grande différence avec les Etats-Unis d’Amérique. L’Amérique fut le produit d’un conflit social entre classes sociales qui a trouvé dans la démocratie, dans la république, une façon de stabiliser sa société. (L’Amérique, la démocratie en Amérique fut le moyen trouvé pour contenir les différentes classes en état d’équilibre.)

L’Union Européenne a été construite comme un cartel, et son gouvernement à Bruxelles devait être un espace non soumis aux caprices des politiques nationales. Mais un tel espace retranché, c’est une vue de l’esprit, ça n’existe pas. Le résultat en est un espace où la démocratie est absente. Le centre névralgique du cartel européen avait un besoin vital de la stabilité des taux de change. De 1971 à 2000, ils ont essayé de les stabiliser et y ont échoué. L’union monétaire ne fonctionnait pas. Ils l’ont donc remplacée par la monnaie commune sans remédier à un seul défaut de l’union monétaire.

C’est une grave erreur que d’en accuser l’Allemagne. Les élites françaises, la classe dirigeante et l’oligarchie de mon pays, le système italien infesté par la mafia, les franquistes espagnols ainsi que des éléments chez les sociaux-démocrates, tous en sont responsables. La classe dirigeante française voulait se servir du deutschemark pour étouffer les revendications des travailleurs français. Ils eurent le toupet de penser qu’ils pouvaient s’emparer de la Bundesbank.

En 1993, Le Figaro a publié un article à la Une déclarant que Maastricht était un nouveau traité de Versailles. C’était là une très grande insulte portée contre le peuple allemand qui en avait souffert. Une grave insulte portée à l’Europe qui a souffert du Traité de Versailles. Les intérêts communs de la classe dirigeante française et de l’axe Francfort/Berlin, voilà ce qui a donné naissance à un euro qui n’était pas viable.

En 1929, il y a eu un krach à Wall Street qui a conduit à la fragmentation de la monnaie commune de l’époque, [le système de] l’étalon or. Et que s’est-il passé à la suite de cela ? Vous savez bien ce qui s’est passé. En 2008, Wall Street s’est de nouveau effondré, et la monnaie commune de l’Europe, qui avait été construite sur le modèle de l’étalon-or, a commencé à se fragmenter. En 1930, la Gauche n’a pas su répondre à la crise. Y parviendrons-nous aujourd’hui ?

Nous avons créé une zone euro très similaire [au système de] l’étalon-or mais privée de l’une de ses caractéristiques importantes. Dans l’étalon-or, les pays se trouvaient contraints de choisir entre crise permanente ou sortie du système. En 1931, la Grande-Bretagne a choisi d’en sortir. En 1933, les Etats-Unis ont choisi d’en sortir. Qui y est resté ? La France. Sous les socialistes, jusqu’en 1936, ruinant ainsi l’économie française.

Peut-être pensez-vous que ce que je propose est que nous devrions sortir maintenant de l’euro, qui est notre étalon-or. Mais ce n’est pas ce que je préconise. La différence [aujourd’hui] est que nous ne disposons pas d’une monnaie pour nous découpler de l’euro. Nous n’avons que l’euro. Nous ne devrions pas l’avoir en sa forme actuelle. Mais ne vous y trompez pas ! La poursuite du morcellement de la zone euro libèrera des forces catastrophiques. Cependant, cela ne signifie pas que nous devrions craindre la sortie de l’euro. Cela n’est pas ce que je recommande mais il ne faut pas en avoir peur.

Vous savez que nous discutons d’un Plan B. Eh bien, j’en avais un ! J’étais obligé d’en avoir un. La Banque centrale européenne en avait un. La Banque de France en avait un… pour le Grexit. Le FMI en avait un. Toutes Les banques en avaient un. Wolfgang Schaüble [le ministre allemand des finances] en avait un.

Je ne mentionnais pas ce Plan B (en fait, je l’appelais Plan X mais c’est un autre sujet). Tandis que je n’en parlais pas, j’ai été accusé par la presse dominante en Grèce – en fait, partout – de ne pas avoir de Plan B. Avec raison, ils ont déclaré : « comment pouvez-vous négocier sans avoir de Plan B ? » Puis, lorsque j’ai dit que j’en avais un, je fus accusé de haute trahison. Voici le niveau de bassesse du débat en Europe. Qu’avons-nous fait à ce brillant continent ?

Bon, j’ai dit que j’avais un Plan B, seulement parce que Wolgang Schaüble me disait qu’il travaillait à pousser la Grèce hors de l’euro. Un ministre de la défense se doit d’avoir des plans d’urgence en cas d’invasion. Cela ne signifie pas qu’il souhaite une invasion.

Il est vrai que ce Plan B n’était pas opérationnel. En fait, j’avais une équipe de 6 ou 7 experts avec lesquels j’avais travaillé à son élaboration au cas où nous aurions été forcé de quitter l’euro. Mais il n’aurait jamais pu être opérationnel car pour l’être il aurait fallu que 1000 personnes s’y attèlent. Mais réfléchissez-y un instant ! Si mille personnes en ont connaissance, il y aura forcément des fuites, et immanquablement le Grexit en sera la conséquence immédiate.

Réalisez-vous bien ce que nous avons enfanté ?

Nous [Européens] avons créé une zone euro qui menace mon pays, qui menace le vôtre, et d’autres, d’en être expulsés, mais qui a [également] créé les conditions rendant impossible toute discussion rationnelle à ce propos. (Nous avons créé une zone euro qui rend impossible la discussion d’un Grexit qu’elle brandit comme menace.) Voilà pourquoi il est important d’internationaliser le débat sur les méthodes visant à nous défendre contre M. Schaüble. Et pas seulement contre Wolgang Schaüble ! 

Le 30 janvier dernier – cela faisait trois jours que j’étais au Gouvernement – j’ai reçu la visite d’un certain M. Jeroen Dijsselbloem [le président de l’Eurogroupe et ministre néerlandais des finances]. Il m’a fait penser à Henry Ford. Henry Ford avait pour habitude de dire : « Vous pouvez choisir n’importe quelle couleur pour la Ford T, du moment que c’est noir. »

« Vous vous conformez au mémorandum ou nous fermerons vos banques. »

A ce stade, ce dont nous aurions eu besoin est d’une Europe faite de gens comme vous, Oskar et Stefano et Jean-Luc, ainsi que de tous les Européens qui pensent que nous devrions avoir un débat démocratique sur les moyens à mettre en œuvre pour endiguer une crise humanitaire, une Grande Dépression.

Pourquoi avons-nous besoin d’une conférence?

Parce qu’il y a de nombreuses questions en suspens et des différences d’opinion entre nous. Certains de mes camarades pensent que l’euro doit être abandonné dès maintenant et simultanément dans de nombreux pays. Je ne partage pas cette opinion. Mon Plan B, Oskar, ne consistait pas à revenir à la drachme. Mon Plan B visait à créer un moyen de paiement parallèle libellé en euros, en utilisant la technologie, en nous servant du dispositif fiscal, afin de pourvoir à nos besoins dans le but de permettre à la Grèce de continuer de respirer, si nécessaire, malgré la fermeture  des banques, jusqu’à ce que la pression s’accumule sur Mme Merkel. (Mon Plan B consistait donc à créer un moyen de paiement libellé en euros, qui aurait été électronique, qui se serait échangé à travers le site internet de l’autorité fiscale, ceci afin de gagner deux semaines malgré la fermeture des banques, afin de nous donner le temps de négocier.)

Leur montrer qu’ils ne nous font pas peur. Parce que l’unique chose dont ils avaient peur, c’était d’un défaut de paiement à l’intérieur de la zone euro.

Si ma recommandation selon laquelle nous devions faire défaut sur notre dette vis-à-vis de la BCE avait été acceptée, nous aurions obtenu un accord. Ou du moins, nous aurions eu une bonne chance d'obtenir un bon accord. Nous disions à notre peuple que la seule chose dont nous devions avoir peur était de la peur elle-même. Mais au soir du référendum, notre gouvernement a eu peur tout court. Et j’ai donc démissionné.

En résumé, pour conclure, notre conférence devrait débattre des formes parallèles de moyens de paiement que la banque centrale ne contrôle pas. Nous devrions avoir une discussion franche et directe pour décider si nous voulons ou non sortir [de l’euro] ou si, ainsi que je le recommande, nous devrions leur dire : « Nous restons où nous sommes et n’en bougerons pas, c’est vous qui partez ! »

Nous devons éviter de succomber à l’illusion de croire qu’il y a des réponses simples. Réparer la zone euro sera difficile, peut-être même impossible. Mais nous avons le devoir d’essayer. Nous devons nous servir de la technologie. Nous devons éviter de succomber au fantasme d’une monnaie apolitique [une monnaie déconnectée des aléas politiques], ce qui est le fantasme de la BCE. Mais Francfort et Bruxelles ne sont pas les seuls à entretenir cette chimère d’une telle monnaie. Ceux qui croient en Bitcoin partagent cette même chimère. Nous devons donc prendre le meilleur de ce que la technologie peut nous offrir, réfléchir à des formes parallèles de moyens de paiement, et user du processus démocratique en vue de créer une monnaie souveraine pour un peuple européen souverain.

Je vous remercie.

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