La campagne de John Bolton contre le gouvernement du Venezuela

Depuis le début de l’année, John Bolton mène une campagne de relations publiques contre le gouvernement du Venezuela. Décryptage.

Par W.J. HENNIGAN, Time, 30 janvier 2019 [traduction: JFG-QuestionsCritiques]

Titre original: "Inside John Bolton's Month-Long P.R. Campaign Against Venezuela's Government"


A l'entendre de la bouche de John Bolton, conseiller à la sécurité nationale, il serait temps pour l’Amérique de prendre toutes les mesures qui s'imposent avant la guerre pour chasser le président vénézuélien Nicolás Maduro du pouvoir dans un des pays les plus pauvres d'Amérique latine.

Dans le cadre d'une campagne sans précédent sur les réseaux sociaux, John Bolton a posté 23 tweets sur son compte twitter depuis le 8 janvier au sujet du Venezuela et de son désir de voir ce pays changer de dirigeant. Il a également rallié une vingtaine de pays pour soutenir Juan Guaido, qui a invoqué un article de la Constitution vénézuélienne pour déclarer Maduro "illégitime" et lui-même président par intérim. Et Bolton a annoncé des milliards de dollars de nouvelles sanctions contre Maduro et le monopole pétrolier d'Etat Petroleos de Venezuela.

Ce qui est peut-être le plus frappant dans tout cela, c'est que de tels jeux de pouvoir difficiles à manier ne font pas vraiment partie des attributions de Bolton. Il a toujours aimé son rôle de lanceur de bombes au cours de sa carrière au département d'État, puis comme ambassadeur des États-Unis auprès des Nations Unies. Mais maintenant, son rôle en tant que conseiller de la Maison-Blanche pour la sécurité nationale est de coordonner la stratégie des États-Unis, de réguler les différends politiques d’autres peuples et de présenter au président des options et des points de décision sur certains des défis les plus difficiles de la nation. Au lieu de cela, dans le cas du Venezuela, Bolton est devenu le visage public d'une politique en se glissant dans les médias sociaux, les bulletins d’information du soir et les conférences de presse.

"Il existe différents modèles de conseillers à la sécurité nationale, mais la plupart d'entre eux ont joué le rôle d'arbitre politique - convoquer d'autres responsables pour donner au président les conseils consensuels les plus judicieux ", a déclaré Ned Price, qui a été porte-parole du président Barack Obama au Conseil national de sécurité. "De toute évidence, Bolton ne joue pas ce rôle, et le problème, c'est que personne ne joue ce rôle."

Au cours de la conférence de presse sur les sanctions économiques, Bolton tenait un bloc-notes sur sa poitrine, visible par les caméras, sur lequel on pouvait lire "5 000 soldats en Colombie", écrit vraisemblablement de sa propre main. Le message - délibérément exposé ou non - a fait le tour de Washington et a provoqué des spéculations sur le pré-positionnement des forces américaines à l'intérieur de la Colombie en vue d'un déploiement rapide au Venezuela voisin, si on le lui demande. Le Pentagone a refusé d'en discuter, renvoyant toutes les questions à la Maison-Blanche. Un porte-parole de la Maison-Blanche a répondu : "Comme l'a dit le Président, toutes les options sont sur la table."

Peut-être plus effrontément, Bolton est apparu dans une interview sur Fox Business et a révélé que le gouvernement américain était en pourparlers avec des sociétés américaines sur la façon de capitaliser sur les réserves de pétrole du Venezuela, qui se sont avérées être les plus importantes au monde.

"Nous sommes en pourparlers avec de grandes entreprises américaines, a-t-il dit. "Je pense que nous essayons d'arriver au même résultat final. ... Il y aurait une grande différence pour les États-Unis sur le plan économique si les compagnies pétrolières américaines pouvaient vraiment investir dans les capacités pétrolières du Venezuela et en assurer la production.

La vente de pétrole est la source de revenus la plus importante pour le gouvernement vénézuélien. Washington dispose d'un énorme levier pour stopper le commerce, étant donné que le Venezuela expédie 41% de ses exportations de pétrole vers les Etats-Unis. L'Administration Trump ne l’a pas caché lors de l'annonce des sanctions [le 28 janvier dernier].

"À compter d'aujourd'hui, tout achat de pétrole vénézuélien par des entités américaines – l'argent devra être versé sur des comptes bloqués", a déclaré le secrétaire au Trésor Steven Mnuchin. "J'ai été en contact avec de nombreuses raffineries – il y a une quantité importante de pétrole qui est en cours d’acheminement par la mer et qui a déjà été payée – et ce pétrole continuera à arriver aux États-Unis.

Selon un assistant du Congrès [nord-américain] les restrictions imposées à la hâte ont suscité la frustration chez les décideurs politiques des États du Golfe, qui n'ont pas pris d'autres mesures pour minimiser l'impact sur les compagnies d'énergie dont les expéditions vers le Venezuela étaient en cours.

Trump s'est entretenu pour la première fois avec M. Guaidó [le] mercredi [23 janvier] au cours d'un appel téléphonique avant le début des manifestations prévues dans tout le pays. Trump a appelé Guaido "pour le féliciter de son accession historique à la présidence et pour renforcer le ferme soutien du président Trump à la lutte du Venezuela pour retrouver sa démocratie", a déclaré Sarah Sanders, l’attachée de presse à la Maison-Blanche.

En tant que leader de l'Assemblée Nationale du pays, Guaidó affirme qu'il a l’obligation constitutionnelle d’assumer le pouvoir s'il n'y a pas de président légitime dans le pays. (Le second mandat de Maduro, remporté lors d'élections truquées [ce qui reste à prouver – ndt] en 2018, n'est pas reconnu par l'opposition.) Guaidó s'est proclamé président devant une foule de partisans à Caracas lors des manifestations antigouvernementales de masse du 23 janvier, qui ont déclenché le soutien des États-Unis.

Carlos Vecchio, le représentant américain de Guaidó à Washington, a rencontré le vice-président Mike Pence mercredi et a participé à une table ronde au Conseil de l'Atlantique. Comme prévu, il s'est félicité de l'appui du public américain. "Il y a trois types de pression à exercer maintenant", a dit M. Vecchio. "L'un est la pression intérieure, les gens dans la rue. Ensuite, il y a les pressions de l'Assemblée nationale, la seule institution démocratique légitime du pays. La troisième est la pression internationale."

Le Venezuela entre dans sa cinquième année de crise économique. Neuf ménages sur dix disent qu'ils n'ont pas assez d'argent pour acheter de la nourriture. Près des deux tiers d'entre eux s'endorment affamés la nuit. Le Vénézuélien moyen a perdu 12 kilos en 2017 et des centaines de milliers d'enfants risquent de mourir de malnutrition. La population locale appelle le manque de nourriture, "Le régime Maduro", d'après Maduro, qui depuis 2013 a conduit le gouvernement de plus en plus autoritaire du Venezuela et conduit le pays dans une crise humanitaire.

La politique économique de son gouvernement n'a pas été en mesure de reproduire les politiques socialistes du président vénézuélien Hugo Chavez, qui a présidé le pays à une époque où les prix du pétrole étaient très élevés. A ce jour, 3 millions de Vénézuéliens (environ 10% du pays) ont fui le pays à la recherche d'une vie meilleure ailleurs.

Pourtant, la volonté de l'administration Trump de s'impliquer dans les problèmes profonds du pays a évoqué les souvenirs de la longue et sanglante histoire de l'impérialisme américain en Amérique latine. Tout au long de la guerre froide, les États-Unis ont eu recours à toute une série de méthodes interventionnistes pour arrêter le succès des mouvements de gauche et des soulèvements populistes.

Au Venezuela même, les États-Unis ont tacitement approuvé une tentative de coup d'État contre le prédécesseur de Maduro, Hugo Chavez, en 2002. Les briefings de renseignement de la CIA déclassifiés montrent que l'administration George W. Bush était au courant des plans de l'opposition et n'a pas partagé ses informations avec M. Chavez. Il a été destitué pendant moins de 48 heures jusqu'à ce qu'un soutien populaire écrasant et des loyalistes de l'armée l'aident à reprendre le pouvoir.

Maduro, voyant l'administration Trump prendre publiquement position contre lui, s’est tourné vers Twitter [le 23 janvier] pour en appeler directement au peuple américain : "Je vous demande votre soutien pour rejeter l'ingérence du gouvernement de Donald Trump qui veut faire de ma patrie une "guerre du Vietnam" en Amérique latine."

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