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Billet de blog 20 oct. 2015

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Dire qu’ils avaient tous enterré l’armée syrienne ! Il vaudrait mieux y regarder à deux fois…

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 Par Robert Fisk. Article publié dans The Independent, le 19 octobre 2015: Everyone wrote off the Syrian army. Take another look now

Tout ceci n’est que le commencement de l’aventure de M. Poutine au Moyen-Orient

Tandis que le monde entier se déchaîne contre la présomption de la Russie au Moyen-Orient – intervenir en Syrie au lieu de laisser les Américains décider quels dictateurs devraient survivre ou mourir – nous avons tous oublié l’unique institution sur cette terre arabe qui continue de fonctionner et de protéger l’Etat que Moscou a décidé de préserver : l’armée syrienne. 

Pendant que la Russie faisait la propagande de ses missiles, l’armée syrienne qui était, il y a quelques mois encore, en état de sous-effectifs et sous-armée, est soudainement passée à l’offensive. Peut-être nous souvenons-nous que cette même armée était alors considérée comme perdue, et l’on disait que le gouvernement de Bachar el-Assad entrait dans ses derniers jours.

Nous avons employé notre propre armée de clichés pour défendre la cause d’un changement de régime. L’armée syrienne perdait du terrain – à Jisr al-Chougour et à Palmyre – et nous avons donc prédit que l’ensemble de l’Etat d’Assad avait atteint un « point de bascule ».

Et puis est arrivé Vladimir Poutine avec sa flotte aérienne et ses missiles et soudainement tout cet endroit s’est transformé. Tandis que nous protestions que les Russes bombardaient les rebelles « modérés » – des modérés qui, selon les plus hauts responsables militaires américains, avaient auparavant cessé d’exister – nous n’avons porté aucune attention à l’offensive militaire que les Syriens eux-mêmes livrent maintenant contre les combattants du Front al-Nosra autour d’Alep et dans la vallée de l’Oronte.

Les commandants syriens fixent maintenant les coordonnées de presque toutes les frappes aériennes russes. Ils donnaient au départ entre 200 et 400 coordonnées chaque nuit. A présent, ce chiffre s’élève parfois jusqu’à 800. Non pas que les Russes suivent toutes les références sur la carte, bien sûr. Les Syriens ont décelé que les Russes ne veulent pas tirer sur les cibles en agglomération urbaine ; ils ont l’intention de laisser le plaisir de brûler les hôpitaux et décimer les fêtes de mariage aux Américains en Afghanistan. Cette politique pourrait évidemment toujours changer. Aucune force aérienne ne bombarde de pays sans tuer des civils. Elle ne le fait pas non plus sans franchir les frontières d’autres peuples.

Mais les Russes informent maintenant les Turcs – et par extension logique, cette information doit parvenir aux Américains – des coordonnées de leurs vols. Encore plus remarquable, ils ont établi un système de communication permanente entre leur base sur la côte méditerranéenne de Syrie et le ministère de la défense israélien à Tel Aviv. Ce qui est encore plus incroyable est que les Israéliens – qui ont l’habitude de viser les soldats syriens et iraniens à proximité du Golan – ont soudainement disparu du ciel. Autrement dit, les Russes sont impliqués dans une grosse opération, et ce n’est pas une petite aventure d’un mois qui se déroule en Syrie. Elle se poursuivra probablement pendant encore un bon moment.

Les Syriens étaient au départ impatients de reprendre Palmyre, capturée par l’EI en mai dernier, mais les Russes ont montré plus d’intérêt pour la région d’Alep, en partie parce qu’ils pensent que leurs bases côtières dans les environs de Lattaquié sont vulnérables. Le Front al-Nosra a tiré plusieurs missiles en direction de Lattaquié et de Tartous, et Moscou n’a aucune envie de voir sa force aérienne visée au sol. Mais l’armée syrienne déploie maintenant sur les fronts de bataille ses quatre unités majeures – les 1ère et 4ème Divisions, les Gardes Républicains et les Forces Spéciales – et se rapproche de la frontière turque.

Les frappes russes autour de Raqqa, la « capitale » de l’EI, causent-elles des dégâts à l’EI ? On n’en sait rien, même si les Syriens aiment se vanter que des tonnes de renseignements leur proviennent depuis cette ville. C’est vraiment intéressant parce que les soldats de l’EI sont des spécialistes de la torture à mort des « agents du régime » et il faudrait un sacré courage pour passer de l’information à Damas. Néanmoins, les récits des voyageurs peuvent être vrais. Un itinéraire régulier, de Raqqa à Damas, est emprunté par des bus civils – les bus ont une étrange habitude de traverser les lignes de front dans la plupart des guerres civiles – et si les passagers ne préfèrent pas parler aux journalistes, ils diront ce qu’ils ont vu une fois rentrés chez eux.

Tout cela n’est que le début de l’aventure de M. Poutine. Il s’avère être un sacré voyageur au Moyen-Orient – et il s’est déjà fait un ami de l’autre pilier de la région, ce président-maréchal qui a remporté plus de 96% des voix et qui dirige actuellement l’Egypte. Mais l’armée égyptienne, qui mène sa petite guerre dans le Sinaï, n’a plus l’expérience stratégique d’une guerre majeure. Pas plus que les autorités militaires actuelles en Arabie Saoudite, en Jordanie, et dans les Emirats, malgré leur badinage aérien au-dessus du Yémen, de la Libye, de la Syrie et d’autres cibles d’opportunité, ne comprennent bien comment se mène une vraie guerre. La propre armée de la Libye est en miettes. Les militaires irakiens n’ont pas vraiment remporté de médailles contre leurs ennemis islamistes.

Mais, il y a un autre facteur qu’il ne faudrait pas négliger.

Si elle gagne – et si elle se maintient et si ses effectifs qui, faut-il le reconnaître, sont bas – alors l’armée syrienne sortira de cette guerre comme l’armée arabe la plus impitoyable, la mieux entraînée au combat et la plus endurcie de toute la région. Malheur à celui de ses voisins qui viendrait à l’oublier !

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