Poutine renforce le pouvoir d’Assad avant les pourparlers de paix sur la Syrie

Par M.K. Bhadrakumar. Article publié le 22 octobre dans AsiaTimesOnline : Putin strengthens Assad’s hands ahead of Syria peace talks

SOTCHI – Selon d’éminents experts russes, la rencontre soudaine et inattendue entre le président russe Vladimir Poutine et le président syrien Bachar el-Assad à Moscou, ce mardi, s’est focalisée sur l’effort diplomatique en vue de démarrer un processus politique.

Ainsi que l'a dit un diplomate de premier plan, l’Ambassadeur Alexander Aksenvonok (qui a été impliqué dans les négociations sur l’Accord de Dayton [1]), Moscou veut absolument un règlement politique en Syrie « dès que possible » – ce qui est aussi notre stratégie de sortie ».

Aux dires de tous, cette rencontre à Moscou, mardi, s’est déroulée dans une atmosphère exceptionnellement chaleureuse et amicale, et Assad a répondu très rapidement à l’invitation de Poutine. Les deux dirigeants ont tenu des discussions au niveau des délégations, ainsi qu’une réunion confidentielle.

La transcription officielle du Kremlin a cité Poutine s’adressant à Assad : « Sur la question d’un règlement en Syrie, notre position est que des résultats positifs dans les opérations militaires jetteront les bases pour élaborer ensuite un règlement à long-terme basé sur un processus politique qui implique toutes les forces politiques et tous les groupes ethniques et religieux. »

Poutine a ajouté, « C’est le peuple syrien seul qui aura, à la fin, le dernier mot. La Syrie est l’amie de la Russie et nous sommes prêts à apporter notre contribution, non seulement aux opérations militaires et à la lutte contre le terrorisme, mais également au processus politique. Nous le ferons, bien sûr, en étroit contact avec les autres puissances mondiales et avec les pays de la région qui veulent voir un règlement pacifique de ce conflit ».

Prises dans leur totalité, les remarques de Poutine devraient dissiper toutes les notions fantasques (ou les canards) que ce soit qui ont été répandues par les détracteurs en Occident et dans la région, selon lesquelles la Russie pourrait s’être rangée derrière l’idée qu’Assad devrait se retirer pour laisser la place à un nouveau gouvernement en Syrie.

Au contraire, la rencontre de mardi au Kremlin a souligné les liens solides entre les deux pays et les deux dirigeants. En fait, le « tapis rouge » de bienvenue qui a été préparé pour Assad par le Kremlin – de façon, évidemment, amplement réfléchie – a, sans surprise, froissé Washington. Le porte-parole de la Maison Blanche a ouvertement déploré que ceci entre « en contradiction avec l’objectif déclaré par les Russes d’une transition politique en Syrie ».

Il se peut que cela ait provoqué un certain malaise à Washington du fait que Poutine a décidé de programmer sa rencontre avec Assad le jour même où les Etats-Unis et la Russie ont échangé un protocole d’accord visant à la prévention d’incidents dans l’espace aérien de la Syrie.

De la même manière, la programmation de cette rencontre entre Poutine et Assad, juste avant les discussions quadripartites au niveau des ministres des Affaires étrangères entre les Etats-Unis, la Russie, la Turquie et l’Arabie Saoudite, qui se tiendront vendredi à Vienne, véhicule son propre symbolisme.

En effet, Poutine s'est entretenu au téléphone, mercredi, avec le président turc Recep Erdogan, le roi saoudien Salman, le président égyptien Abdel Fattah el-Sissi et le roi Abdallâh II de Jordanie pour les informer des « résultats de ces discussions » avec Assad, la veille au soir.

Tout compte fait, la visite d’Assad à Moscou signale donc en termes politiques le démarrage officiel de la campagne diplomatique de Poutine au sujet de la Syrie. Lors de la réunion de Vienne, à laquelle participera Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, on peut s’attendre à ce que la Russie encourage vivement les puissances indépendantes qui ont une influence en Syrie à se réunir en vue de reprendre les négociations.

D’un autre côté, les conversations entre Poutine et les dirigeants turc et arabes, visant à les informer en détail de sa discussion avec Assad, transmettent un puissant message que, selon les estimations russes, Assad reste un chef d’Etat à part entière et en fonction, qu’il figure comme un protagoniste clé de tout processus politique et que ses intérêts ne peuvent pas être ignorés dans quelque processus politique que ce soit. Il ne fait aucun doute que la réalité de fond est également que les frappes aériennes russes ont renforcé le gouvernement syrien.

En attendant, la Turquie regardera avec un malaise croissant les derniers rapports qui suggèrent que les Kurdes syriens pourraient ouvrir un « bureau » à Moscou. Un expert de très haut niveau sur le Moyen-Orient, Vitaly Naumkin, le directeur de l’Institut des Etudes Orientales à l’Académie des Sciences russe, a dit mercredi que les Kurdes syriens espèrent avoir une entité à eux sur leurs terres natales dans la partie septentrionale du pays, mais que le véritable problème est que les parties syriennes arabes préserveront à tout prix l’unité du pays et que, par conséquent, le rôle de la Russie sera celui de « médiateur ».

Toutefois, on ne peut échapper à l’impression que Moscou se sent exaspéré par la duplicité de la position de la Turquie sur la question syrienne. Il se pourrait que la Turquie finisse aussi par recevoir le message et qu’elle réajuste prudemment sa position concernant Assad.

Un haut responsable turc a déclaré à Ankara, lundi, que la Turquie veut bien accepter une transition politique dans laquelle Assad reste au pouvoir pendant six mois avant de se retirer. Manifestement, la Turquie s’est mise dans une impasse, étant donné qu’elle a parfaitement conscience qu’une confrontation directe avec la Russie est bien trop risquée.

Quant à l’Arabie Saoudite, elle est déjà suffisamment dispersée au Yémen et il est peu probable qu’elle ennuie Moscou en changeant de vitesse pour étoffer les groupes rebelles opposés à Assad. Elle pourrait tout au plus leur accorder de généreuses liquidités. En tout cas, spéculer que l’Arabie Saoudite passerait à la vitesse supérieure pour rejouer en Syrie, dans les mois à venir, le « Djihad afghan » des années 80, va bien au-delà du domaine du possible.

Une fois encore, il reste à voir si le Roi Abdallâh de Jordanie, qui a progressivement forgé des liens avec le Kremlin au cours des deux dernières années, permettrait que le territoire de son pays soit utilisé pour acheminer des armes aux groupes rebelles en Syrie.

Contrairement à ce qui a été rapporté précédemment, la Jordanie ne prendra pas part aux discussions à Vienne de ce vendredi, même si le Secrétaire d’Etat américain, John Kerry, l’a mentionnée parmi les invités. Etant donné la décision des Etats-Unis de fermer ses camps d’entraînement pour les rebelles syriens, il est entièrement concevable que la Jordanie se retire discrètement de l'affaire syrienne.

Chose intéressante, l’ambassadeur iranien auprès de la Russie, Mehdi Sanaei, a révélé que le puissant président du Majlis iranien [2], Ali Larijani, arrivera à Moscou en fin de semaine pour une visite officielle. Il ne fait aucun doute que les discussions entre Larijani et les dirigeants russes porteront sur la Syrie.

Une fois encore, le moment choisi de cette visite de Larijani à Moscou contredit les spéculations selon lesquelles la Russie et l’Iran ont des intérêts concurrents en Syrie. On a spéculé parfois, ces derniers temps, que Moscou serait peut-être prêt à laisser partir Assad, mais Téhéran insiste sur la continuation d’Assad et ainsi de suite. La rencontre de mardi au Kremlin anéantit ces spéculations – du moins pour le moment présent.

Une toute nouvelle spéculation commence maintenant à se faire jour, à savoir qu’en choisissant Moscou  pour sa première visite à l’étranger après que la guerre civile a commencé, il y a quatre ans, Assad envoie un message subtil à l’Iran, que c’est la Russie qui est aux commandes. Mais la vérité, ainsi que la visite de Larijani en témoigne, est que la Russie travaille étroitement avec l’Iran sur la question syrienne. 

Lors de la rencontre à Moscou de ce mardi, Assad a transmis de façon explicite à Poutine son appréciation sur la Russie « qui se joint aux opérations militaires dans le cadre d’un front commun dans la lutte contre le terrorisme ». Evidemment, Assad n’a pas donné en détail la composition de ce « front commun », mais il n’avait pas besoin de le faire alors que tout le monde sait que l’Iran en est un élément clé.

L'Ambassadeur indien M.K. Bhadrakumar a servi en tant que diplomate de carrière dans les services extérieurs indiens pendant plus de 29 ans. Ses affectations incluent l'Union Sovétique, la Corée du Sud, le Sri Lanka, l'Allemagne, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Ouzbékistan, le Koweït et la Turquie. 

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Notes :

[1] L’accord de Dayton, conclu le 21 novembre 1995 par le président bosniaque Alija Itzebegovic, son homologue serbe Slobodan Milosevic et le chef de l’Etat croate Franco Tudjman, consacre l’intégrité de la Bosnie, mais partage cette dernière en deux entités : (1) la Fédération croato-musulmane (51 % du territoire) et (2) la République serbe de Bosnie (49 %). (Source: Le Monde Diplomatique)

[2] L'assemblée consultative islamique d'Iran ou Parlement iranien.

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