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Billet de blog 23 févr. 2015

Le sort de la Grèce : entre les mains d’Angela Merkel ?

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Par Shawn Tully. Article paru dans Fortune, le 20 février 2015: Greece’s fate: In Angela Merkel’s hands? [traduction: JFG-QuestionsCritiques].

Je dédie cette traduction à Eric Le Boucher, qui ne s'embarrasse ni de mensonges ni de contre-vérités pour assassiner le nouveau gouvernement grec et son ministre des finances Yanis Varoufakis. Je lui avais pourtant envoyé, il y a plus d'un mois, "Le Minotaure planétaire", l'ouvrage de référence de Yanis Varoufakis, qui résume si bien sa vision du monde et sa pensée. S'il l'avait lu, il n'écrirait pas de telles âneries. Mais nous savons bien, ici, que Eric Le Boucher n'est pas un journaliste, c'est un idéologue. On lira sa prose (ou plutôt sa logorrhée sur Slate.fr)

L’économiste James Galbraith a récemment passé une semaine avec le ministre des finances grec Yanis Varoufakis. Il partage avec le magazine Fortune ce qu’il a appris en observant de l’intérieur la crise fiscale de cette nation.

Le sort de la Grèce se trouve-t-il entre les mains d’Angela Merkel ? Un économiste de premier plan, très lié au ministre des finances grec, Yanis Varoufakis, dit que l’obstacle essentiel pour atteindre un compromis est la division dramatique au sein du gouvernement allemand : une faction exige que la Grèce adhère complètement à ses engagements antérieurs, et un autre groupe puissant défend le compromis.

« Tout dépend de Merkel », dit James Galbraith, qui a passé sept jours à la mi-février aux côtés de Varoufakis, à Bruxelles et à Athènes. « Nous avons écouté son ministre des finance, qui adopte une posture négative, et son vice-Chancelier, qui veut discuter. La personne que nous n’avons pas entendue est Merkel. Nous savons qu’elle ne s’exprime pas à moins d’y être obligée. Ils sont aussi durs que possible, ils font une concession à la dernière minute afin de pas en faire deux. »

Galbraith résume le dilemme de Merkel – et le meilleur espoir de parvenir à un accord – avec une question fondamentale : « Merkel veut-elle être la personne qui présidera à la fragmentation de la zone euro ? »

Il est difficile d’imaginer un duo plus improbable que Galbraith et Varoufakis. Le premier a étudié à Harvard, Yale et Cambridge, et il est le fils du légendaire économiste John Kenneth Galbraith. Varoufakis est un brandon de discorde portant imperméable en cuir et chemises d’un bleu électrique aux réunions des élites européennes guindées, et,  pour se détendre, il se grise sur sa grosse moto. Pourtant, en tant que collègues à l’université d’Austin, au Texas, ils sont non seulement devenus de très grands amis, mais également des alter ego, co-signant en 2013 (avec l’économiste britannique Stuart Holland) un traité pour résoudre la crise de la zone euro qui défendait l’idée de remplacer de larges portions de la dette souveraine des nations dans l’embarras par des obligations très sûres garanties par la BCE et portant de faibles taux d’intérêt. Il est manifeste que les idées de Galbraith ont aidé à façonner la campagne controversée de Varoufakis pour mettre fin à l’« austérité » en Grèce et protéger les emplois des fonctionnaires et les retraites.

Travaillant aux côtés de Varoufakis, Galbraith a pu voir de l’intérieur les manœuvres désordonnées des ministres des finances européens lors de la réunion de l’Eurogroupe qui s’est tenue le 16 février à Bruxelles. « Je suis resté avec les équipes techniques du 11 au 17, y compris la réunion de Bruxelles », dit Galbraith. « Je me trouvais dans la ‘chaufferie’ avec les Grecs, les sherpas ».

Dans la réunion à huis clos de l’Eurogroupe, Pierre Moscovici, le commissaire européen à l’économie et aux affaires financières, a présenté à Varoufakis un avant-projet de communiqué qui permettait à la Grèce de demander une extension de son accord de prêt tout en lui accordant du temps pour discuter un nouveau programme de croissance pour la Grèce. Ainsi que Varoufakis l’a déclaré à la conférence de presse après la réunion, il était prêt à signer le communiqué de Moscovici, dont il faisait l’éloge comme étant un « document excellent » et un « véritable progrès ».

Mais le chef de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, travaillait sur son propre document. « Yanis a dit, ‘J’ai un texte’, et Dijesselbloem a dit, ‘Non, voici le texte’. »

Galbraith et l’équipe grecque ont alors essayé de combiner des parties des deux projets pour en faire un document acceptable pour les eux parties. « A partir de là, je me suis attaché, en compagnie d’autres personnes, à essayer de transformer l’un ou l’autre de ces textes en quelque chose qui puisse être signée. Encore une demie-heure et nous aurions pu le faire ».

Mais alors, selon Galbraith, le ministre des finances allemand, Wolfgang Schaüble, a mis un terme à la réunion. « Il disait ‘non’ » à l’élaboration d’une déclaration conjointe comme prélude à un compromis, dit Galbraith.

Pour Galbraith, le manque de coordination dans le camp européen était choquant. « J’ai longtemps travaillé pour le Congrès [des Etats-Unis] », dit-il. « Voir un corps officiel fonctionner de façon aussi brouillonne et à l’improviste, voir l’Eurogroupe et la manière de faire les choses, fut vraiment une révélation. »

Le 18 février, Varoufakis a présenté une demande officielle à l’Eurogroupe pour une extension de l’accord de prêt accordé à la Grèce. Une fois encore, les réponses divergentes ont laissé Galbraith perplexe.

« Jean-Claude Juncker [le président de la commission] a dit que c’était un bon début », dit Galbraith. Il fait également remarquer que le vice-Chancelier allemand, Sigmar Gabriel, a dit que la lettre demandant l’extension du prêt était un « point de départ » pour négocier. Mais Schaüble a contredit Gabriel, rejetant la demande comme n’étant « pas une position substantielle ».

« Je n’en croyais pas mes yeux », dit Galbraith. « C’est l’Allemagne, le gouvernement le plus puissant d’Europe ! ».

Pour Galbraith, Les divisions en Allemagne, et entre les nations elles-mêmes, ont clairement montré que les dirigeants européens sont de piètres négociateurs. « Ils ont commis l’erreur de montrer à Yanis qu’ils jouent un jeu très dur, mais qu’ils ne jouent pas très bien, en ce qui concerne les aptitudes politiques de base ». Il rejète l’idée selon laquelle la position grecque est confuse. « Je pense que les Européens veulent prétendre qu’ils s’y perdent, mais c’est dans leur esprit que se trouve la confusion, pas dans la position grecque ».

Pour Varoufakis et Galbraith, la politique mesquine l’emporte sur la saine économie. « Les acteurs institutionnels – le FMI, l’UE et la BCE – ont été constructifs », dit Galbraith. « Mais les créanciers, les acteurs actifs, sont les ministres des finances, et ils sont divisés et hostiles ».

Le camp qui s’oppose fermement à un compromis comprend l’Espagne, le Portugal et la Finlande. « Leurs dirigeants vont bientôt être confrontés à des élections où l’opposition monte », dit Galbraith. « Ils sont terrifiés à l’idées que leurs opposants puissent être encouragés par la position grecque ». Par conséquent, rester au pouvoir à plus d’importance pour eux que sauver la zone euro.

Pour rompre cette impasse il faudrait probablement l’intervention du seul dirigeant assez puissant pour accomplir une telle manœuvre : Angela Merkel.

Toute cette ébullition n’a fait que renforcer l’admiration que Galbraith éprouve pour son ami Varoufakis. Tandis que beaucoup soutiennent que la garde-robe non-orthodoxe de Varoufakis et ses déclaration provocatrices – faisant remarquer, par exemple, que l’accord de réformes équivaut à une « simulation de noyade financière » [en référence à la torture pratiquée par la CIA – le « waterboarding »] – contrarient l’establishment financier européen, Galbraith dit que ses collègues ministres devraient l’accueillir comme une personne qui dit la vérité. « Son honnêteté, sa clarté et son érudition son des qualités généralement inconnues dans les cercles européens, et je suis certain qu’avoir affaire à lui pour la première fois est un choc », dit-il.

Pour donner un exemple de l’honnête sans fard de Varoufakis, il cite la déclaration de son ami selon laquelle parmi ceux avec lesquels il a négocié, Schaüble, un constant opposant, est « le seul que j’ai trouvé avoir de la substance intellectuelle ».

Après les expériences déprimantes à Bruxelles, Galbraith a trouvé que l’ambiance à Athènes était exaltante. « Il y a encore tout juste six mois, c’était totalement déprimant. A présent, il y a un changement complet d’humeur ; le sens de la fierté est restauré », dit-il.

Personne ne symbolise mieux ce nouvel optimisme que Varoufakis. « Nous marchions ensemble du ministère au parlement qui se trouve à proximité et ce fut une sacrée expérience », s’émerveille Galbraith. « Les gens en voiture baissent leur fenêtre pour serrer sa main, les chauffeurs de bus s’arrêtent pour le saluer, il est entouré de gosses dans les rues ». Varoufakis s’est même arrêté pendant cinq minutes pour rassurer une femme de ménage à la recherche d’un emploi, en posant sa main sur son coude. « Il est autant une star qu’Alexis Tsipras [le Premier ministre grec] », dit Galbraith.

Varoufakis pliera-t-il pour maintenir la Grèce dans l’euro en laissant tomber la plate-forme défendant la croissance sur laquelle le nouveau gouvernement s’est fait élire ? « C’est impossible », dit Galbraith. « Il enfourcherait sa moto et s’en irait. Il a grincé des dents pour accepter ce poste. Il voulait mettre ses idées en pratique ».

Les ministres des finances européens n’ont jamais rien vu de comparable à Varoufakis. Merkel devra décider si faire un compromis avec quelqu’un considéré comme étant aussi radical et extravagant est vraiment une option. Le futur de l’euro pourrait dépendre de son choix.

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