Comment tuer les Goyim et influencer l'opinion publique (I)

Par Max Blumenthaljournaliste primé, dont les écrits ont été publiés dans The New York Times, The Los Angeles Times, The Daily BeastThe Nation, The Huffington Post, Al Jazeera English, etc.

Ce long texte, How to Kill Goyim and Influence People est extrait de son livre, Goliath: Life and Loathing in Greater Israel [Goliath: une vie de haine dans le Grand Israël] (Nation Books, New York, 2013). L'auteur y dresse un portrait au vitriol de l'extrême droite israélienne alliée au gouvernement de Benyamin Nétanyahou.

La longueur de ce texte m'oblige à le publier en trois parties.

(Traduction: JFG-QuestionsCritiques) 

* * *

PREMIERE PARTIE

Par une nouvelle journée sèche et ensoleillée de l’été 2010, à Jérusalem, je me frayais un chemin à travers la foule de touristes, de soldats aux visages d’enfants et des hordes de colons orthodoxes qui se pressaient autour de la voie-piétonne Ben Yehuda, et me suis dirigé vers Pomeranz, une grande librairie juive sur Be’eri Street, une rue animée à quelques pâtés de maison de là.

Dès que je fus à l’intérieur du magasin, un homme de petite taille à l’air amène m’accueillit dans un anglais à fort accent américain. Il s’agissait du propriétaire, Michael Pomeranz, un ancien agent secret des stups et ex-pompier du New Jersey, qui avait eu un éveil religieux et avait immigré en Israël. Alors que je m’informai sur la disponibilité d’un livre qui avait fait l’objet d’intenses débats, Torat Ha’Melech, ou la Torah du Roi, une agitation s’ensuivit immédiatement.

« Êtes-vous sûr que vous le voulez ?" me demanda Pomeranz, plaisantant à moitié. Un collègue d’une cinquantaine d’années pouffa de derrière une étagère. « Le Shabak va vouloir avoir quelques mots avec vous si c’est le cas », prévint-il. Alors que plusieurs clients s’arrêtèrent de feuilleter leurs livres et commencèrent à me regarder fixement, Pomeranz pointa du doigt une caméra de surveillance fixée au mur. « Vous voyez ça ? » dit-il. « C’est relié directement au Shabak ! [Shin Bet - le service de sécurité intérieure] »

À sa sortie en 2009, Torat Ha’Melech provoqua un tollé national. La polémique démarra lorsque le quotidien israélien Maariv descendit en flammes le contenu du livre comme « 230 pages sur les lois qui concernent le meurtre des non-Juifs, une sorte de manuel d’instruction pour quiconque se pose la question de savoir si et quand il est permis de prendre la vie d’un non-Juif. » La description était parfaitement exacte.

Selon ses auteurs, le Rabbin Yitzhak Shapira et le Rabbin Yosef Elitzur, les non-Juifs sont « peu compatissants par nature » et peuvent être tués afin de « juguler leurs prédispositions maléfiques ». « Si nous tuons un Gentil qui a violé l’un des sept commandements [de Noé] … il n’y a rien de mal avec son meurtre », insistaient Shapira et Elitzur. Citant la loi juive comme source (ou du moins une interprétation très sélective de celle-ci) ils déclaraient, « Il y a une justification au meurtre de bébés s’il est clair qu’ils vont grandir pour nous faire du mal, et dans une telle situation, il est possible de leur faire délibérément du mal, et pas seulement lors de combats avec des adultes ».

Torat Ha’Melech a été rédigé comme un guide pour les soldats et les officiers militaires à la recherche de conseils rabbiniques sur les règles d’engagement. S’appuyant sur un salmigondis de textes rabbiniques qui semblaient soutenir leurs opinions génocidaires, Shapira et Elitzur y préconisent une politique impitoyable envers les non-Juifs, insistant sur le fait que le commandement contre le meurtre « ne se réfère qu’à un Juif tuant un autre Juif, et non à un Juif tuant un Goy, même si ce Goy est l’un des justes parmi les nations ».

Les rabbins poursuivent en déclarant rodef tous les citoyens de la population ennemie, c’est-à-dire des êtres maléfiques qui pourchassent les Juifs et sont donc des proies acceptables aux fins d’être abattues. Shapira et Elitzur ont écrit, « Tout citoyen dans le royaume qui est contre nous, qui encourage les guerriers ou exprime sa satisfaction devant leurs actions, est considéré comme étant rodef et son meurtre est permis ».

Les deux rabbins justifient aussi le meurtre de Juifs dissidents. « Un rodef est toute personne qui affaiblit notre royaume par la parole et le reste », ont-ils écrit. Enfin, ils ont publié une justification exhaustive mais grossièrement raisonnée pour le meurtre d’enfants innocents, soutenant que pour vaincre le « royaume malfaisant », les règles de la guerre « autorisent à s’en prendre intentionnellement aux bébés et aux personnes innocentes, si cela est nécessaire pour la guerre contre les gens malfaisants ». Ils ajoutent, « Si faire du mal aux enfants d’un roi malfaisant peut exercer sur lui une pression considérable qui l’empêcherait de se comporter d’une manière malfaisante, alors on peut leur faire du mal ».

Shapira et Elitzur justifient le meurtre de bébés et de jeunes enfants sur la base de l’assouvissement de la soif nationale de vengeance. « Parfois », écrivent les rabbins, « on commet des méfaits qui sont censés créer un équilibre correct de peur et une situation où les actes malfaisants ne prospèrent pas … et, en accord avec ce calcul, les nourrissons ne sont pas tués pour leur malice, mais du fait qu’il y a un besoin général pour tout le monde de se venger des personnes malfaisantes, et les nourrissons sont ceux dont le meurtre satisfait ce besoin ».

En janvier 2010, Shapira et Elitzur furent brièvement détenus par la police israélienne, tandis que deux rabbins éminents, subventionnés par l’État, Dov Lior et Yaakov Yosef, étaient convoqués pour être interrogés par le Shin Bet. Cependant, dans un pied de nez à l’État et à ses lois, ces rabbins refusèrent de se présenter à leurs interrogatoires. Et le gouvernement n’a rien fait. L’épisode souleva de graves questions sur la volonté du gouvernement israélien d’affronter la vague férocement raciste que connaît le rabbinat du pays. « Une chose pareille ne s’est jamais produite auparavant, même s’il semble que tout ce qui est possible soit déjà arrivé », remarque avec stupéfaction le commentateur progressiste Yossi Sand. « Deux rabbins [ont été] convoqués dans une enquête de police, et ont annonç[é] qu’ils ne s’y rendront pas. Même les colons sont assez conciliants pour répondre aux convocations. »

(En 2011, les responsables de la sécurité britannique ont interdit au Rabbin Elitzur d’entrer au Royaume-Uni dans une lettre officielle signée par le ministre de l’Intérieur pour « incitation à la violence terroriste ou sa défense … et pour chercher à inciter d’autres personnes à commettre des actes terroristes. »)

Le Premier ministre Benyamin Nétanyahou a maintenu un silence de mort quant au mépris de la loi exprimé par ces rabbins. Après la publication de Torat Ha’Melech, Nétanyahou a évité coûte que coûte de critiquer son contenu ou les partisans les plus visibles de ses auteurs. L’attitude soumise de Netanyahou devant l’extrême droite religieuse du pays a mis en évidence le pouvoir que les personnalités religieuses nationalistes détiennent, à la fois dans son propre parti et dans sa coalition au pouvoir. Pour le Premier ministre, une confrontation avec les rabbins menaçait de défaire sa coalition, de faire dérailler son programme et de lui aliéner la base dure de son parti en « Judée et en Samarie ».

Lorsque le premier Premier ministre d’Israël, David ben Gourion, établit le Grand Rabbinat du pays, il puisa dans un groupe de nationalistes religieux qui suivaient la tradition du premier Grand Rabbin ashkénaze, Abraham Isaac Kook, et de son fils, Zvi Yehuda Kook, le leader spirituel des Gush Emunim, fer de lance du mouvement colonisateur de Cisjordanie et de la bande de Gaza après 1967.

« Je ne serai jamais d’accord avec la séparation de l’église et de l’État », a dit un jour ben Gourion à Yeshayahu Leibowitz. « Je veux que l’État tienne la religion dans la paume de sa main. » Ben Gourion entama une négociation faustienne, à la fois avec les ultra-orthodoxes non-sionistes et avec le camp nationaliste religieux encore marginal, achetant leur loyauté afin d’établir l’image dont le gouvernement séculaire d’Israël croyait avoir besoin pour apparaître comme « Juif » aux yeux du monde. Leibowitz réprimanda ben Gourion pour son irresponsabilité, l’avertissant que même si les rabbins d’État pouvaient sembler médiocres et malléables, leur soif de pouvoir était insatiable, et leurs pulsions réactionnaires évidentes. Comme d’habitude, ses prophéties furent ignorées, et ses pires prédictions s'accomplirent.

Convaincus qu’ils vivaient à l’ère de la rédemption, Zvi Yehuda Kook et ses fidèles exploitèrent l’alliance tacite avec le sionisme laïc pour réaliser les objectifs du nationalisme religieux visant à exercer une autorité souveraine, présentant l’État comme un âne que les Gush Emunim chevaucheraient jusqu’à « l’accomplissement de la vision sioniste dans sa totalité ». L’affaire de la Torat Ha’Melech a démontré jusqu’où sont parvenus les Kookistes depuis qu’ils se sont embarqués dans leur mission céleste. La dynamique que ben Gourion avait espéré créer a été complètement inversée, avec le rabbinat israélien tenant l’État dans la paume de sa main, et le modelant selon son gré.

A SUIVRE

 

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