La réponse de Macron aux Gilets Jaunes fait passer Poutine pour un agneau

La violence des manifestants est un problème en France, mais prendre exemple sur le dictateur russe n'est pas une bonne idée lorsqu'il s'agit de gérer le mécontentement populaire.

Par Leonid Bershidsky. Article paru le 19 janvier 2019 dans Bloomberg, "Macron’s Yellow Vest Response Makes Putin Look Soft" (traduction: QuestionsCritiques-JFG/Deepl)

Les mesures accordées par le président français Emmanuel Macron aux Gilets Jaunes ont quelque peu amorti la ferveur des manifestants mais n'ont pas réussi à arrêter les éruptions régulières de violence, de sorte que Macron et son gouvernement ont maintenant décidé de durcir la répression. Les nouvelles règles proposées devraient faire sourciller un peu : elles sont plus sévères que les normes utilisées par le régime du président russe Vladimir Poutine pour réprimer l'opposition politique.

Le passage d'un ton conciliant à celui de la loi et de l'ordre a commencé avec le discours du Nouvel An de Macron, dans lequel il a condamné les extrémistes qui n'avaient pas le droit de parler au nom du peuple français "[…] ils ne sont en fait que les porte-voix d'une foule haineuse", a-t-il dit. Puis, lundi, le Premier ministre Edouard Philippe a annoncé que le gouvernement chercherait une nouvelle loi pour réprimer les manifestations violentes afin que ceux qui "profitent de ces manifestations pour envahir, briser, brûler" n'aient pas "le dernier mot". Le projet de loi, a-t-il dit, sera probablement examiné par le Parlement début février ; selon Philippe, il serait similaire à une mesure que le Sénat, contrôlé par l'opposition de centre-droit, a approuvée en octobre.

Les principaux points de cette mesure, pour laquelle Philippe a exprimé son soutien, autoriseraient la police à fouiller les effets personnels des personnes sur le point de participer à une manifestation, interdiraient aux personnes connues de la police pour leur violence de participer aux manifestations – de la même façon que les hooligans fichés par la police sont interdits de stade –, et imposeraient une peine plus sévère pour s'être couvert le visage durant une manifestation, qui passerait d’une simple amende à, potentiellement, un an de prison.

La France est le berceau de la liberté de réunion, qui est apparue pour la première fois après la Révolution française. Comme un certain nombre d'autres démocraties, la France impose depuis longtemps certaines restrictions au droit de réunion : Les organisateurs d’une manifestation, par exemple, doivent en informer les autorités à l'avance et peuvent être frappés d’interdiction ; cela arrive régulièrement. Les protestations non autorisées, sont traditionnellement tolérées si elles sont pacifiques. Même des policiers ont manifesté sans préavis.

C'est ainsi que cela devrait être dans un pays démocratique, et même les pays non démocratiques, comme la Russie, tolèrent souvent des rassemblements et des marches spontanés, non autorisés mais non violents. La Russie, cependant, a considérablement durci la législation sur le droit de réunion depuis le retour de Poutine au pouvoir en 2012. Il a interdit à ceux qui avaient déjà porté atteinte à l'ordre public d'organiser des manifestations, une règle qui a été largement utilisée contre le militant anti-corruption Alexey Navalny, l'opposant politique le plus détesté de Poutine. Navalny a été détenu des douzaines de fois alors qu'il se rendait à des rassemblements et a passé des mois en détention. Le mois dernier, Lev Ponomaryov, un militant des droits de l'homme âgé de 77 ans, a été détenu pendant 16 jours pour ce délit, alors qu'il appelait les gens à participer à un rassemblement non autorisé.

Cependant, même en Russie, la police ne peut simplement pas mettre quelqu'un sur une liste de personnes interdites de manifestations publiques. Et se couvrir le visage, même lors d'une manifestation qui a tourné à la violence et qui a causé des dommages aux personnes et aux biens, n'est passible que d'une amende maximale de 300 000 roubles (4 000 €) et de 20 jours d'arrestation. La proposition française – une amende de 15 000 euros et un an de prison – est plus sévère.

Le régime de Poutine s'efforce d'éviter les accusations d'arbitraire, qui sont inévitables lorsque la police décide qui est autorisé à manifester et qui ne l'est pas. Et si elle veut dissuader les manifestants d'essayer d'éviter l'identification, elle n'emprisonnera pas les gens qui portent un foulard pour minimiser les effets des gaz lacrymogènes, ce qui pourrait bien commencer en France si les nouvelles règles deviennent réalité.

Les démocraties aussi vont parfois trop loin dans la restriction des libertés. En 2015, l'Espagne a adopté une loi très impopulaire sur la sécurité publique, qui interdisait les manifestations à proximité des principaux bâtiments gouvernementaux, prévoyait de lourdes amendes pour avoir photographié des policiers lors d'une manifestation et introduisait d'autres restrictions qui ont incité Pedro Sanchez, alors leader de l'opposition, à promettre que la loi ne durerait pas après le gouvernement conservateur du Premier ministre Mariano Rajoy. Aujourd'hui, cependant, Sanchez est Premier ministre et il a fait marche arrière sur l'assouplissement de la loi alors qu'il fait face à de formidables protestations en Catalogne.

La France, cependant, n'a aucune raison réelle de suivre l'exemple de l'Espagne. Il n'est pas clair que la police française – ou les forces de l'ordre d'un pays démocratique – aient besoin de pouvoirs supplémentaires pour endiguer la violence qui accompagne de temps en temps les manifestations. Au cours des huit dernières semaines, au fur et à mesure que le mouvement des Gilets Jaunes s'est développé, la police française a arrêté 5 600 personnes. Ce dont ils ont besoin, c'est d’effectifs d'un équipement suffisants pour mettre un frein aux violences, aux incendies et aux pillages, et non du pouvoir de fouiller ou d'interdire quiconque se rend à une manifestation.

Dans une démocratie, la violence devrait être restreinte et criminalisée, mais la protestation tolérée. Le régime de Poutine a progressivement abandonné cette distinction. Macron doit faire attention de ne pas aller si loin.

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