Syrie : les efforts de paix de la Russie prennent de l’envergure

Par M.K. Bhadrakumar. Article publié le 26 octobre 2015 dans AsiaTimesOnline : Syria: Russia’s peace efforts acquire gravitas

La soudaine visite, dimanche, du Secrétaire d’Etat américain John Kerry en Arabie Saoudite et sa rencontre avec le Roi Salman dans son ranch à l’extérieur de Riyad peuvent être considérées comme une suite rapide de la conversation téléphonique qu’il a eue la veille avec son homologue russe Sergueï Lavrov.

Lavrov a pris l’initiative d’appeler Kerry au téléphone, suite à la réunion de vendredi qu’ils ont eue à Vienne, en compagnie de leurs homologues turc et saoudien. Lavrov s’est également entretenu au téléphone, samedi, avec ses homologues iranien et égyptien.

Il est évident que Lavrov et Kerry sont engagés dans ce qui semble de plus en plus un effort combiné qui se renforce mutuellement en vue d’étayer un plan de paix qui puisse être accepté par les acteurs extérieurs alignés avec eux, même si tous ne sont pas en phase par rapport à eux, ainsi que par les parties syriennes concernées. Il se pourrait que ce soit Lavrov le cerveau dans cette affaire, mais la priorité de Moscou est de travailler autant que possible avec Washington dans la mesure où les Américains y sont prêts – le terrain d’entente s’élargit progressivement – plutôt que de vouloir à tout prix démontrer sa supériorité.

Les contours d’un plan de paix, aujourd’hui en lambeaux, pourraient émerger de ces consultations mouvementées. Prenez en considération les déclarations suivantes faites par le Président Vladimir Poutine, jeudi dernier à Sotchi (à la veille de la réunion de Vienne entre Kerry et Lavrov) :

  • Je suis sûr que les opérations militaires russes [en Syrie] auront l’effet positif nécessaire sur la situation, en aidant les autorités syriennes à créer les conditions des actions ultérieures pour parvenir à un règlement politique.
  • Voici ce que nous croyons devoir faire pour soutenir un règlement à long-terme […] Tout d’abord, libérer les territoires syrien et irakien des terroristes […] Et pour le faire, nous devons joindre toutes les forces – les armées syrienne et irakienne, la milice kurde, divers groupes d’opposition qui ont vraiment apporté une contribution réelle dans la lutte contre les terroristes – et coordonner les actions des pays, à l’intérieur comme à l’extérieur de cette région, contre le terrorisme.
  • Deuxièmement, une victoire militaire contre les seuls partisans de la lutte armée […] créera les conditions pour la chose principale, à savoir le commencement d’un processus politique avec la participation de toutes les forces patriotiques saines de la société syrienne […] L’effondrement du gouvernement syrien ne fera que mobiliser les terroristes. Dans l’immédiat, au lieu de saper les autorités syriennes, nous devons les renforcer, les raviver, en renforçant les institutions de l’Etat dans la zone de conflit.
  • Bien sûr, les dirigeants syriens doivent établir des contacts de travail avec ces forces de l’opposition qui sont prêtes au dialogue. Telle que je comprends la réunion [que j’ai eue mardi] avec le Président Assad […], il est prêt à un tel dialogue. »

Poutine s’exprimait à Sotchi lors de la conférence annuelle du Club de Valdaï, un forum élitiste associé avec le Kremlin, mais il s’adressait en réalité au Président Barack Obama, en lançant un fervent appel à une coopération et une coordination russo-américaines sur la crise syrienne.

A la vue du changement radical depuis lors, il semble qu’Obama soit en train de se rallier à l’idée privilégiant une coordination américano-russe au niveau diplomatique pour traiter le problème syrien.

Effectivement, Lavrov a envoyé séparément, ce week-end, un signal aux rebelles syriens, lequel ne peut être cohérent qu’avec le cadre d’ensemble de ses conversations avec Kerry. Lavrov a dit entre autres que l’essentiel repose dans les éléments suivants :

  • La Russie ne veut pas prendre en compte les « intérêts spécifiques » aussi bien de Bachar el-Assad que de l’opposition. La chose importante est d’avoir un environnement pacifique en Syrie.
  • Moscou intensifie ses efforts « pour convertir son influence croissante sur Damas en règlement politique […] les acteurs extérieurs ne peuvent pas décider quoi que ce soit pour les Syriens. Nous devons les forcer à venir avec un plan […] où les intérêts de tous les groupes religieux, ethniques et politiques seront protégés ».
  • Les parties syriennes « doivent se préparer à des élections législatives et présidentielles ».
  • « Le refus des Américains de coordonner avec nous leur campagne antiterroriste est une grosse erreur. Nous sommes prêts, sérieusement, à une telle coordination […] nous sommes prêts à fournir un soutien aérien à l’opposition patriotique, y compris à ce que l’on appelle l’Armée Syrienne Libre (soutenue par les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite) ».

Il n’est pas étonnant que l’Armée syrienne Libre [ASL] ait été prise au dépourvu et qu’elle ait brusquement rejeté l’offre russe, mais ensuite, ils sont rapidement revenus sur cette offre et ont fait machine-arrière en proposant à Moscou de tenir des pourparlers au Caire « pour discuter de nos actions collectives ». Un représentant de haut niveau de l’ASL aurait dit : « il est dans l’intérêt de la Russie et de l’ASL de tenir cette réunion dès que possible ».

Manifestement, l’entretien entre Lavrov et son homologue égyptien, samedi, ainsi que le saut de Kerry à Riyad, dimanche, ne peuvent être vus que comme des démarches liées sur le plan diplomatique.

Entre-temps, Assad a fait savoir à une délégation russe en visite dimanche à Damas qu’il est « prêt à discuter d’amendements à la constitution [syrienne], tenir des élections législatives et, « si le peuple syrien le juge nécessaire », il est prêt à organiser des élections présidentielles.

Assad a essentiellement calibré sa position à la suite de ses discussions avec Poutine à Moscou, mardi dernier, et il a indiqué qu’il rejoint les efforts de Moscou pour relancer la position diplomatique bloquée, en tandem avec la campagne militaire russe contre les groupes terroristes.

On espère que ces activités diplomatiques mouvementées au cours du week-end pourraient conduire, vendredi prochain, à une réunion élargie du « Quartette de Vienne » (qui inclurait l’Iran, l’Egypte, la Jordanie et le Qatar) – sous réserve bien sûr « qu’il y ait un terrain d’entente suffisant pour faire avancer un processus politique constructif », pour citer Kerry après la réunion de Vienne de vendredi dernier.

En résumé, les indications disponibles depuis vendredi dernier et jusqu’à présent sont que l’optimisme prudent de Kerry en ce qui concerne ce projet est justifié, lorsqu’il a dit, « La diplomatie a une chance de surmonter des questions très difficiles qui semblent absolument contradictoires et qui, à première vue, ne concordent pas. Et c’est l’une de ces questions où les déclarations – et les positions actuelles – sont en contradiction. Mais, si nous pouvons entrer dans un processus politique, alors parfois ces choses ont une chance de se résoudre d’elles-mêmes ».

Mais le fait est qu’il sera problématique pour l’administration américaine, dans une année électorale, d’admettre que sa position concernant le départ d’Assad comme condition préalable à un processus de paix en Syrie s’est avérée être une exigence futile. D’un autre côté, une stratégie de sortie devient possible seulement si les Etats-Unis groupent leurs efforts avec la Russie et qu’ils sont rejoints par l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie. On peut s’attendre à ce que les groupes syriens de l’opposition acceptent quasiment tout plan soutenu par ces cinq pays.

Par conséquent, tout compte fait, aussi paradoxal que cela paraisse à ce stade, les opérations militaires russes en Syrie ont réussi à ouvrir la porte menant à un processus politique dans lequel le régime d’Assad assumera également un rôle.

Un plan de paix iranien, qui a été soumis à l’ONU, visualise quatre séquences – un cessez le feu entre le gouvernement syrien et l’opposition, la formation d’un gouvernement d’unité nationale, des réformes constitutionnelles et des élections. La probabilité que ce plan se transforme en une proposition des cinq pays précités (impliquant les Etats-Unis, la Russie, l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie) ne peut pas être exclue dans les circonstances actuelles, un plan qui traiterait également de la question épineuse de l’autorité gouvernante d’Assad dans une transition ordonnée.

Mais, pour que cela se produise, ainsi que l’ancien président américain, Jimmy Carter, l’a écrit dans le New York Times, samedi, « Les concessions nécessaires ne doivent pas venir des combattants en Syrie, mais des fières nations qui prétendent vouloir la paix mais qui refusent de collaborer les unes avec les autres ».

Au minimum, ce qui était  un calice diplomatique vide jusqu’à ce que les opérations militaires russes débutent en Syrie semble un peu moins vide aujourd’hui, au bout de trois semaines et quatre jours. 

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