Ce qu’implique l’invitation de l’Iran aux pourparlers sur la Syrie

Par M.K. Bhadramumar. Article publié le 28 octobre 2015 dans AsiaTimesOnline :  What it means to invite Iran to key Syria talks

 

L’invitation étendue à l’Iran de participer, ce week-end, aux pourparlers multipartites sur la Syrie signale un changement profond de la position des Etats-Unis et de l’Arabie Saoudite. Pour les USA, cette mutation arrive naturellement comme une suite logique de l’accord nucléaire conclu récemment, mais pour l’Arabie Saoudite c’est une pilule amère qu’elle doit avaler puisque l’Iran est de ce fait reconnu comme partie prenante dans le futur d’un pays arabe majeur, une chose qu’elle a abhorré concéder.

Les Saoudiens ont toujours craint que l’accord nucléaire mette un terme à l’isolement international de l’Iran et l’émancipe, lui permettant d’étendre ses activités et d’accroître son influence dans la région. C’est pourquoi le fait que Riyad ait cédé aux supplications des Etats-Unis (et peut-être des Russes) de faire venir l’Iran à la table des négociations montre, dans une certaine mesure, la faiblesse des Saoudiens. D’un autre côté, il se pourrait également que dans le calcul des Saoudiens, il puisse y avoir des retombées utiles pour la résolution de la crise au Yémen où ils sont profondément empêtrés.

D’autre part, les Etats-Unis ont fait preuve d’un réalisme judicieux en acceptant que l’Iran soit invité à la table des négociations, étant donné sa présence sur le terrain en Syrie et sa grande camaraderie avec le dirigeant syrien, sans oublier leur réelle capacité de faire réussir ou échouer tout règlement ultime. Les USA, à n’en pas douter, ont été enthousiastes à l’idée d’engager le dialogue avec l’Iran sur les questions du Moyen-Orient, et le fait de travailler ensemble sur la Syrie créera une confiance réciproque pour étendre également leur coopération, à l’avenir, à d’autres problèmes, comme le Yémen.

L’Iran garde ses cartes bien cachées sur la question syrienne, et des surprises sont à venir. Certes, l’Iran travaille en étroite coopération avec la Russie dans la phase actuelle du conflit syrien mais, en même temps, les Iraniens ne peuvent rester sourds à l’occasion qui se présente de projeter leur pays comme un membre responsable de la communauté internationale et comme facteur de sécurité et de stabilité régionale dans un conflit qui impacte les intérêts vitaux des Occidentaux.

Une fois encore, avec le commencement de négociations constructives entre les Américains et les Iraniens sur les questions régionales, nous assisterons probablement à un duel fascinant entre les USA et la Russie pour gagner le cœur et l’esprit des Iraniens. Ne vous y trompez pas, Washington ne ratera pas l’occasion de capitaliser sur l’histoire difficile des relations russo-iraniennes, malgré leur bonhomie et leur proximité actuelles. La Russie a certes ses poches d’influence au sein du régime iranien, mais les élites iraniennes orientées vers l’Ouest ont aussi pris une grande importance sous l’exercice politique actuel dirigé par le Président Hassan Rouhani.

Il faut effectivement prendre en compte la dialectique impliquant les forces au sein de la structure de pouvoir iranienne qui privilégient un alignement plus étroit avec l’Ouest et celles qui voient avec dégoût une telle perspective. Le dirigeant suprême Ali Khamenei a expressément interdit toute négociation supplémentaire entre l’Iran et les Etats-Unis et une marge de manœuvre doit être trouvée (ce qui est bien sûr tout à fait à la portée de l’ingéniosité iranienne).

Un autre facteur est que le corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI) dirige le contingent iranien dans la guerre syrienne. Il a subi de lourdes pertes et fait de grands sacrifices, et il espérera sans aucun doute avoir plus qu’un mot à dire dans la conclusion de la guerre. Le fait est qu’une « victoire » du CGRI en Syrie accroîtra sa stature, et cela pourrait jeter une ombre sur la politique intérieure en Iran. Le Général Qasem Suleimani, le commandant de la Force al-Qods, la formation d’élite du CGRI, bénéficie désormais d’une certaine aura auprès du public iranien, ainsi que sa récente biographie le souligne.

Toutefois, il n’est pas dit que le CGRI soit un ennemi invétéré des Etats-Unis. En Irak, les Etats-Unis et l’Iran travaillent apparemment ensemble, et se coordonnent peut-être plus ou moins.

L’Iran a été un allié indéfectible du Président Bachar el-Assad. Ceci dit, l’Iran a aussi une vision stratégique de la crise syrienne et ses propres intérêts à défendre. La grande question est de savoir jusqu’où l’Iran admettra une transition en Syrie sans Assad. Le refrain standard des Iraniens est que c’est au peuple syrien de décider de leur futur gouvernement. Il y a une ambiguïté stratégie dans la posture iranienne à ce sujet, ce qui pourrait être intentionnel.

Mais le vice-ministre des affaires étrangères iranien, Hossein Amir Abdollahian, qui est un personnage clé, a été très proche dernièrement, à plus d’une occasion, de proclamer qu’Assad a une position centrale dans tout règlement syrien. Le mois dernier, alors en visite à Beyrouth, il a déclaré, « La solution politique est le seul moyen de mettre fin à la crise syrienne et Bachar el-Assad fait partie de la solution ».

Il s’est de nouveau exprimé dans la même veine le lendemain, alors en visite à Damas, cette fois-ci de façon plus catégorique : « Pour réussir, tout plan visant à trouver une solution à la crise syrienne doit prendre en considération le rôle central du peuple syrien pour décider de son avenir et de son sort, et le rôle du gouvernement et d’Assad sont essentiels et cruciaux dans la solution potentielle ».

Quinze jours plus tard, alors en visite à Moscou pour des consultations liées à la Syrie, il a déclaré, « L’Iran et la Russie sont les principaux partenaires sérieux dans un règlement pacifique de la crise en Syrie », et il a insisté sur le fait que « Bachar el-Assad, le président légitime de ce pays, doit faire partie des négociations sur l’avenir politique de la Syrie ».

Dans ce contexte régional, l’inclusion de l’Iran au processus de paix syrien constitue une fois encore un revers politique et diplomatique pour Israël (après son lamentable échec à faire échouer l’accord nucléaire avec l’Iran). Israël est maintenant le seul pays majeur au Moyen-Orient qui reste à l’extérieur de la tente à observer ce qui s’y passe – bien que les Israéliens aient des enjeux très importants dans le règlement syrien. Le temps est venu pour Israël de faire une sérieuse introspection pour comprendre pourquoi ils sont encore complètement en dehors du coup.

En effet, cela arrive comme un double coup de massue pour Israël, alors que mercredi matin, la Russie a mené ses premières frappes contre des cibles dans sud de la Syrie près du Plateau du Golan. Manifestement, c’est un signal sans ambiguïté en direction d’Israël de rester en dehors de l’espace aérien syrien. Les Israéliens ont  jusqu’à présent laissé entendre – sans que Moscou ne le conteste – qu’ils avaient un arrangement avec la Russie concernant ses opérations dans l’espace aérien du sud de la Syrie. Ce n’est apparemment pas le cas, comme le signalent ces attaques russes près du Golan.

La Russie a maintenant établit avec efficacité une « zone d’exclusion aérienne » au-dessus de la Syrie, qui dépouille Israël de points d’accès, non seulement contre des cibles en Syrie mais également au Liban. En attendant, on rapporte que la Russie achemine en Méditerranée orientale le très gros croiseur lance-missiles Moskva, équipé de soixante-quatre missiles antiaériens à longue portée S-300.

En tout état de cause, les alignements dans la politique au Moyen-Orient ont spectaculairement changé avec le tout dernier retournement de la position des Etats-Unis, signifiant qu’ils étaient prêts à s’asseoir avec l’Iran pour discuter de la Syrie.

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