« Le monde comme il va »
Des petits faits pour
de grandes questions
Petites chroniques
de Jean-François Pratt
A quoi sert la télévision ?
Il est toujours tentant de regretter un temps où les choses furent meilleures, dans la nostalgie d'un âge d'or qui n'est le plus souvent que le reflet de notre mémoire oublieuse et tendancieuse. Le monde va-t-il aujourd'hui plus mal qu'hier ? La jeunesse est-elle moins bien instruite et plus licencieuse qu'auparavant ? Les hommes politiques sont-ils plus corrompus que par le passé ? Rien est moins sûr. Et si des choses ont changé, peut-être est-ce plus dans la forme que sur le fond. La liste serait longue de tous les regrets qu'on entend formuler ici et là et qui sous-entendent l'inévitable « c'était quand même mieux avant ! ». Aussi quand je me surprends, et cela m'arrive plus souvent qu'à mon tour, à pester contre les programmes télévisuels et l'envahissement publicitaire des chaînes de la TNT ou de la radio de nos jours, je me demande si je ne m'engage pas trop facilement sur cette pente d'autant plus glissante que l'âge avance.
La télévision, depuis qu'elle existe, n'a t-elle pas pour rôle de nous divertir et de nous fasciner, même quand elle nous montre toutes les atrocités dont les hommes sont capables ? Les grands événements, les faits divers plus ou moins horribles relatés par les journaux télévisés et les émissions d'investigation socio-politique se déguisent subrepticement en une sorte de « feuilleton » attendu par le téléspectateur avec autant d'impatience que la série ou la fiction du moment. La télévision est avant tout un spectacle, une fiction, qui apporte sa prime de jouissance, qu'on le veuille ou non. Et comme nous sommes dans « une société du spectacle » (Guy Debord), rien d'étonnant à ce que la télévision soit l'outil rêvé d'un spectacle permanent, à portée de main et d’œil offert à tout un chacun, pour le meilleur et pour le pire. Un poète et littérateur n'a-t-il pas dit un jour que « la télévision est le chewing-gum de l’œil » ?1
Il est vrai que l'impact de ce spectacle s'est vu décuplé par tous les moyens techniques et financiers dont dispose aujourd'hui l'empire télévisuel. Le reportage et le commentaire sportif, le flot de productions télévisuelles destinées aux enfants depuis l'âge du berceau en sont de bons exemples. A ce titre, et compte-tenu de l'extension généralisée des écrans publiques et privés, on ne peut guère y échapper comme il est difficile d'échapper aux sons des haut-parleurs que l'on trouve à tous les coins de rue et dans les magasins.
La propagande politique existait déjà avant l'ère télévisuelle, à coups de haut-parleurs, de journaux partisans et de panneaux géants véhiculant la photo-icône des héros du jour ou de tel leader, et la publicité en tout genre est aussi ancienne que le commerce lui-même. Ce qui a changé par contre c'est la manière de faire passer le message. Aujourd'hui le message politique se présente volontiers sous forme de « débats » (démocratie oblige) notamment en période électorale. Le message publicitaire quant à lui est auréolé d'un semblant de savoir faire artistique et esthétique et les clips vantant les mérites d'un nombre impressionnant de produits (de la couche-culotte à la voiture dernier cri, en passant par le produit parapharmaceutique sensé vous apporter mieux être et guérison) défilent à une allure et dans un style propre à vous hypnotiser sans délai. Sans parler des voix doucereuses et séductrices en diable qui vous bercent, en accompagnement de ces clips, aussi bien qu'une nourrice saurait le faire avec son bébé. Et il est vrai que les moyens de séduction semblent ne plus avoir de limite sur la grande masse, toujours prête en effet à se laisser séduire comme un enfant par les adultes qu'il aime et admire.
S'agissant des programmes proprement dits (je parle ici des chaînes accessibles à tout le monde via la TNT) on peut constater que les feuilletons et westerns d'antan ont fait place aux séries et aux films sensés être au plus près d'une certaine réalité. Mais de quelle réalité s'agit-il ? N'est-ce pas celle de nos fantasmes ordinaires, mis en scène avec plus ou moins de malice par le réalisateur ? Et s'il est de bons films, ceux qui peuvent nous faire réfléchir sur le monde et les rapports humains et nous montrer les ressorts cachés de nos rêves fous, il est bien rare qu'on les trouve sur les chaînes habituelles (publiques ou privées) en prime time, c'est-à-dire à une heure convenable. Même arte, qui se veut chaîne culturelle, s'est laissée rattraper par la loi de l'audimat en proposant des programmes plus que douteux à l'heure favorite du soir, celle où se joue la concurrence féroce avec ses consœurs.
Pour ce qui est du vrai spectacle, celui du théâtre, de l'opéra, du concert, il ne faut guère y songer hors les plate-formes spécialisées des principales chaînes, déclinées en ligne (arte concert, arte cinéma ou encore culturebox) et donc accessibles seulement et celles et à ceux qui font l'effort d'aller y chercher un contenu plus exigent. Tout cela a effectivement changé depuis une ou deux décennies et si l'on trouve d'aussi bonnes choses qu'avant sur les écrans il faut les chercher ailleurs que dans les programmes « grand-public » du soir. Reste la sphère du documentaire, qui, pour être aussi et toujours une forme de spectacle, fait l'objet de soins assez remarquables de la part de réalisateurs talentueux. Qu'il s'agisse du documentaire scientifique, animalier ou nature, géo-historique ou portant sur les arts en général, on peut trouver sans peine de quoi se réjouir et s'instruire, mais là encore en dehors des heures habituelles de grande écoute !
Peut-être faut-il s'en contenter et faire « contre mauvaise fortune bon cœur », car il y a peu de chances que les choses changent, étant donné la condescendance toujours plus accentuée des réalisateurs, des programmateurs de chaînes et autres acteurs de la vie « culturelle » pour ce qu'ils pensent être les goûts et les tendances majoritaires de la population.
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1Il s'agit de René de Obaldia