Mariage ô désespoir...

Le « mariage pour tous », euphémisme employé pour parler de façon pudique du mariage des couples homosexuels, d’abord, et de l’adoption d’enfants par ces mêmes couples, ensuite, soulève de multiples débats dans toutes les couches de la société. Il faut bien admettre qu’en termes de sujet de société, on fait difficilement mieux. Aussi, saisissant l’occasion, chacun, politique, religieux, juriste, moralisateur, citoyen(ne), lobbyiste, homesexuel(le), hétérosexuel(le), bisexuel(le), transexuel(le)... y va de son point de vue. La montée au créneau des uns ne surprend personne, tandis que les prises de paroles des autres ne laissent pas sans étonnement. Si les arguments ne manquent pas, certains ne manquent surtout pas de sel.

Glissons très vite sur les propos de l’ensemble de la classe politique, de droite comme de gauche, qui au-delà de ne surprendre personne, en rajoutent dans le convenu. Tandis que les premiers se prononcent contre et disent que si la mesure passe, ils la supprimeront « dès leur retour au pouvoir », les seconds la soutiennent en invoquant l’égalité, la non-discrimination, l’évolution de la société ou le progrès. Au niveau des politiques, il est à craindre que ce débat n’apporte rien de nouveau, en termes de vision de la société. De ce point de vue, il n’a d’autre intérêt que de renforcer le tracé d’une frontière entre la droite et la gauche, devenue bien floue ces derniers temps. Arrêtons-nous, en revanche, sur une corporation dont la pierre à ce débat est bien plus étonnante qu’il n’y paraît de prime abord.

Il s’agit de l’Église. L’Église, en tant qu’institution « garante »[i] de la morale et d’une certaine vision de la société se prononce contre le mariage des couples homosexuels. Cela ne surprend personne. Le contraire aurait étonné. L’Église n’est pas là pour troubler, mais pour se prononcer. L’Église réaffirme sa vision de la famille : « un père, une mère et… [beaucoup] d’enfants »[ii]. L’Église ignore qu’aujourd’hui la composition de la famille est bien plus complexe que cela. Ainsi, la famille peut être recomposée, monoparentale ou homoparentale. Il est à noter que nombre de familles homoparentales sont, de fait, recomposées. Cependant, ce cumul n’apparaît pas dans les classements officiels. Il manque encore à ce classement la catégorie mixte. Ici, mixte signifie que l’un des parents est Français, tandis que l’autre est étranger, en général hors Union européenne. Ce terme prend, dans certains discours radicaux, notamment xénophobes, un sens au regard d’une religion d’appartenance supposée, comme le christianisme ou l’islam. Cette dernière catégorie ne se pose pas à l’exclusion des autres. Cela démultiplie les possibilités de différenciation des familles. Ainsi, outre la famille traditionnelle chrétienne, mixte ou non, nous avons cinq catégories de familles : la famille recomposée, mixte ou non-mixte, la famille homoparentale, mixte ou non, et la famille monoparentale qui, par définition, n’est jamais mixte. La notion de la famille vue par l’Eglise apparaît donc bien comme étant d’un autre âge. Jusqu’ici, rien de surprenant, me direz-vous. Un peu de patience, cela ne va pas durer.

L’Église se prononce également contre l’adoption d’enfants ou la procréation assistée pour les couples homosexuels. Ce qui étonne d’autant moins qu’elle s’était déjà prononcée contre la procréation assistée pour les couples hétérosexuels, mixtes ou non, chrétiens ou non… Ce qui surprend, en revanche, c’est l’argumentation développée. Les évêques de France, lors de leur conférence, ont mis en avant, comme argument principal : « la protection  de l’enfant »[iii]. Il est évident que nul ne peut être contre un tel argument. Pour autant, il n’est pas certain que l’Église soit, parmi les contradicteurs, la mieux placée pour le brandir. Deux raisons viennent, à mon avis, contrer l’argumentaire épiscopal.

La première, la plus évidente, mais pas forcément la plus importante, vient de l’Église elle-même et de pratiques qu’elle a longtemps tues, cachées, voire cautionnées. Je parle ici des nombreux actes pédophiles commis ou connus mais tus par des écclésiastiques à quelque niveau de la hiérarchie catholique que ce soit. De ce point de vue, il m’apparaît tout à fait délicat, pour ne pas dire indécent, voire obscène, pour l’Église de s’insurger contre le mariage des couples homosexuels et l’adoption d’enfants ou la procréation assistée, au nom de « la protection de l’enfant ». En effet, un tel argument, venant d’une institution qui a couvert nombre de ses membres contre les plaintes de leurs victimes, enfants comme familles, sonne faux. A moins que l’Église, sous couvert du vieil adage : « mieux vaut prévenir que guérir », ne dise, en réalité : « faîtes ce que je dis, pas ce que je fais ». Plutôt que d’avancer masquée, elle ferait mieux de retourner à ses fondamentaux passéistes et moraux : seuls un homme et une femme peuvent s’unir sexuellement et dans les liens du mariage, dans le seul but de procréer.

La deuxième raison, selon moi primordiale, consiste à ne pas perdre de vue que le mariage se veut concrétiser une relation amoureuse. Si ringard soit-il, il n’est pas qu’une affaire de religion. Il est d’abord et avant tout une question de société civile, c’est-à-dire l’affaire du législateur. Surtout dans un Etat comme la France, où la loi promulgue « la séparation des pouvoirs entre l’Église, les églises et l’Etat »[iv]. De plus, en France, les questions de « protection de l’enfance » relèvent de l’Etat, décentralisé ou non. Cela ne signifie nullement que l’Église n’a pas son mot à dire, cela veut dire que son avis, comme celui des autres religions, n’est que consultatif. En aucun cas la position de l’Église ne devrait être considérée comme celle d’un expert ou assimilée à une exigence. Enfin et une fois de plus, l’Église semble ignorer, pour ne pas dire réfuter, la connaissance scientifique. Si la science n’a pas vocation à se prononcer sur le bien-fondé de l’adoption d’enfants par des couples homosexuels, elle a vocation à affirmer que, de son point de vue, il n’existe pas de différences remarquables, en termes de développement, avec des enfants élevés dans d’autres milieux.

Bref le débat sur ce qui est pudiquement appelé « le mariage pour tous » n’est pas clos, loin de là. Progressistes comme conservateurs n’ont pas fini de fourbir leurs arguments. Espérons qu’au contraire du débat sur « l’identité nationale », que le gouvernement précédent nous a imposé, cette fois-ci, les arguments resteront à la hauteur d’une vraie problématique sociétale, sans dérapages vers des propos nauséabonds, injurieux ou méprisants. N’oublions pas que ce débat s’instruit dans une société libérale, dont l’un des pivots est la liberté individuelle. La question du « droit d’avoir des enfants » s’inscrit tout à fait dans cette mouvance. En revanche, pour l’instant, la question bien plus fondamentale du « droit des enfants à avoir une famille (quid des parents ?) »[v] semble ne plus se poser.

 


[i] Là, c’est elle qui le dit.

[ii] A part le terme beaucoup que je me suis permis d’ajouter, la définition a été rappelée lors de la dernière Conférence des évêques à Lourdes, en octobre.

[iii] Authentique (cf. André XXIII).

[iv] Loi sur la laïcité, de 1905.

[v] Convention Internationale des Droits de l’Enfant, préambule, articles 2 et 5, principalement.

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