Si ce n’est toi...

En parler ou non ? S’arrêter sur le sujet ou tourner la page ? S’y intéresser ou fermer la parenthèse ? L’encenser ou l’oublier ? Le traiter ou l’ignorer ? Il est à craindre que le débat sur le retour de Nicolas Sarkozy en politique ne soit pas si simple que ça. Si Nicolas Sarkozy représente un parti, aujourd’hui, écarté du pouvoir, ses idées ne le sont pas. L’UMP apparaît, après cinq années sous la férule de son autoritariste ex-leader, encore plus divisée que la France à la fin d’une campagne électorale calamiteuse. Ce que le PS, en initiant ses primaires semblait avoir bien compris. En politique, la gouvernance n’est plus à l’autoritarisme d’un leader quel que soit son charisme. Aujourd’hui, gouverner se conjugue avec discuter et concerter. Les électeurs exigent d’autres comptes que les simples promesses électorales. Ce que ne semblent avoir compris ni Nicolas Sarkozy, ni l’UMP. Au contraire, non seulement certaines promesses en ce sens[i]n’ont pas été suivies d’effets, mais  certains choix du peuple ont même été contrariés sous la précédente présidence[ii]. Mais revenons à nos moutons.

Si les apparentes divisions de l’UMP, pour mémoire, énorme machine vouée à la réussite d’un candidat, prêtent à sourire, il ne faut pas s’en réjouir pour autant. Le succès de 2007 semble bel et bien enterré. Le champion d’alors, porté par un clan uni à son seul et unique service, n’est plus. Il a même avoué, le lendemain de sa défaite : « Les Sarkozy doivent se faire oublier, et ils se feront oublier »[iii]. Il faut bien admettre que les Sarkozy ont largement de quoi « se faire oublier », mais je ne raviverai pas ce débat ici. Non, si la situation de l’UMP me semble révélatrice d’une fin de règne, celle du PS ne reflète pas l’élan pris lors des primaires.

Je n’entrerai pas ici dans le détail des analyses et pronostics qui annonçaient, au soir du second tour, l’implosion de l’UMP, écartelée entre des positions contradictoires pendant une campagne électorale menée au ras des pâquerettes. Je ne m’attarderai pas non plus sur les perspectives, réelles ou supposées, d’un retour, triomphal ou non, de Nicolas Sarkozy en politique. Je comparerai, de façon plus globale, ce qui sépare l’UMP du PS.

« Bordel »[iv], voulu ou non, la campagne pour la présidence de l’UMP s’inscrit dans la droite ligne, si j’ose dire, de la continuité. D’abord, parce que chacun des candidats en lice se déclare héritier de Nicolas Sarkozy. Ensuite, parce que derrière les petites phrases assassines, les pratiques ne changent pas. L’UMP d’aujourd’hui a totalement et depuis longtemps rompu avec ses origines gaullistes. Opportunisme, xénophobie, démagogie et racolage électoraliste ont supplanté débat et expression d’idées. L’UMP se veut servir un candidat, un seul. Alors qu’elle vient de perdre son champion, elle ressemble à un navire sans capitaine, désorienté, fou. Du temps de son regretté capitaine, elle soutenait le moindre changement de cap, même s’il constituait un renoncement, votait la moindre loi, fut-elle en contradiction avec la précédente, relayait n’importe quelle énormité, pourvu qu’elle vienne du chef. Oh, bien-sûr, il se trouvait bien quelques élus, dans des rangs majoritairement soumis, pour objecter de-ci de-là. L’Union pour la Majorité Présidentielle, premier nom de cette redoutable machine de conquête électorale, s’est enrayée dans l’exercice du pouvoir. Le « grand rassemblement des forces politiques de la droite et du centre »[v], vu comme le lieu d’expression des différentes familles qui le compose, a bien failli étouffer dans l’œuf de l’UMP. Ne reste aujourd’hui que la cacophonie de seconds couteaux, bien plus divisés sur des questions de stratégies et d’ambition personnelle démesurée que sur des clivages idéologiques. Qui plus est, probablement par celui-là même auquel ils prétendent rendre gloire et qui a bien failli saborder leur propre camp, à trop naviguer dans les eaux du FN.

Ce n’est pas au PS que l’on verrait ça. François Hollande n’est pas Nicolas Sarkozy pas plus que le PS n’est l’UMP. Le premier serait même l’antithèse du second et les oppositions, voire les effets miroirs, entre ces deux partis, ne se comptent plus. Réflexion, analyse et concertation succèdent à emportement, hystérie et autoritarisme. Les tâtonnements du premier remplacent les gesticulations du second. L’un dit s’intéresser à l’art et prône la démocratisation de la culture, tandis que l’autre, tombant dans le cliché grossier, se gaussait de « La Princesse de Clèves »[vi]. Le premier a emporté l’ensemble des élections auxquelles il s’est présenté malgré son manque chronique de leadership, tandis que le second a tout perdu[vii] malgré son charisme tant admiré. François Hollande a commencé par diminuer les émoluments que Nicolas Sarkozy avait commencés par augmenter. À l’inverse, il affirme vouloir augmenter les impôts des contribuables les plus riches, là où son prédécesseur les a limitées. De prime abord et au-delà de leur leader respectif, tout différencie le PS de l’UMP. Initiateur, à travers les « Primaires », d’un renouveau démocratique, le PS a damé le pion à une UMP rigoureusement soumise à l’autorité de son chef. Le PS semble, au-delà des consultations électorales, s’engager dans la voie de la concertation, alors que l’UMP avait choisi celle de l’injonction. Pendant que l’UMP applaudissait des deux mains les appels xénophobes de son leader et d’une partie de ses troupes, le PS se séparait de ceux qui « ouvraient »[viii] à droite. Le PS, dans l’opposition, a emporté nombre d’élections, pendant que l’UMP, au pouvoir, en perdait autant. Bien d’autres exemples pourraient illustrer ce qui, de prime abord, oppose le PS à l’UMP.

Malgré cela François Hollande, Jean-Marc Ayrault et l’ensemble du nouveau gouvernement font l’objet de critiques très virulentes et dévissent dans les sondages depuis le lendemain de l’élection. Là encore, ils se distinguent de leurs prédécesseurs puisque eux n’auront même pas connu d’état de grâce. Pourtant, François Hollande n’a pas commis les mêmes erreurs que son prédécesseur. Ni « bling bling », ni soirée entre soi au Fouquet’s, ni croisière sur un yacht de luxe... Bien au contraire, le nouveau président veut apparaître ostentatoirement « normal ». À part l’insistance de sa compagne à étaler leur vie sentimentale dans la presse, « tweet » jaloux, photos condamnées donc à nouveau étalées dans la presse, ouvrages sur leurs amours tumultueuses... le président de la République apparaît gauche, presque maladroit. Alors que se passe-t-il ? Peut-être l’heure n’est-elle plus aux discours, si sincères paraissent-ils, ni à la fabrication d’une image présidentielle, « hyperactive » comme « normale », mais bien à la tenue des promesses formulées pendant la campagne présidentielle, c’est-à-dire au passage à l’acte.

Hors, sur ce plan, le bât blesse. Passons sur la crise financière et internationale, minimisée par l’opposition quelle qu’elle soit, brandie par la majorité au pouvoir d’hier comme celle d’aujourd’hui, comme frein à la mise en place de toute politique. S’il est indéniable que les dégâts de la crise impactent la politique gouvernementale, notamment en termes de financements, il est impossible de tout leur imputer. De ce point de vue, citoyens comme électeurs attendent que le politique, les politiques reprennent la main et reconquièrent le terrain qu’ils semblent bien avoir perdu. Pour l’instant, malgré les quelques dissemblances évoquées ci-dessus, ce nouveau quinquennat s’inscrit davantage dans la continuité que dans le changement. Tâtonnements et commissions remplacent volontarisme de façade et gesticulations mais ne suffisent pas à occulter le manque d’impulsion donné au « changement ». Les seules décisions et les seuls actes posés pour l’instant sont ceux du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui s’inscrivent dans le prolongement de l’action du gouvernement précédent[ix]. Ils constituent, non seulement un virage sur l’aile droite, mais aussi un spectaculaire reniement des promesses de l’alors candidat François Hollande. La détermination que montrent de nombreux cumulards à se cramponner à leurs multiples  mandats électoraux malgré la promesse du contraire n’aide pas à croire que « le changement c’est maintenant ». Surtout, si, comme le dit Jérôme Guedj[x], le cumul permet de pallier la « précarité » de fonctions qui peuvent « s’arrêter à tout instant ».

Au lendemain de cinq ans de Sarkozy, il n’est plus acceptable que ceux qui décident d’efforts et de sacrifices à faire s’octroient des avantages qu’ils suppriment à d’autres. Les victimes des trop nombreux plans sociaux que le nouveau gouvernement déclare ne pas pouvoir empêcher auraient probablement préféré bénéficier d’une sécurité comparable. En outre, cette curieuse exception française est tout simplement inconcevable dans les autres démocraties européennes[xi]. D’autant que, « le cumul des mandats est un poison pour la démocratie française : il est un puissant motif d'absentéisme parlementaire et, plus encore, un évident facteur de sclérose du corps législatif, dont il entrave le rajeunissement, la féminisation et la représentativité »[xii], selon Le Monde. Curieusement, les velléités d’aligner les pratiques françaises à celles des autres pays européens, traité européen, niveau d’endettement des états... semblent ne pas concerner cet aspect de la vie démocratique française. Dans le même ordre d’idées, tant la campagne pour la présidence de l’UMP que l’intervention du président dans la nomination du premier secrétaire du PS prouvent à quel point copinages, ambitions personnelles et règlements de comptes interpersonnels pèsent sur la vie politique. François Hollande sera-t-il l’éternel successeur de Nicolas Sarkozy ? Sera-t-il le dernier président de la Vème République ou le premier de la VIème ?

 


[i] Le référendum d’initiative populaire, promesse du candidat Sarkozy en 2007 n’a jamais été mis en place. Cette mesure devait permettre, si10 % du corps électoral le demandait, d’obliger le parlement à se prononcer sur un texte de loi.

[ii] Notamment le traité constitutionnel européen, rejeté par voie référendaire avant d’être adopté par voie parlementaire, après avoir été nuancé.

[iii] Médiapart : http://www.mediapart.fr/journal/france/070912/sarkozy-labsent-omnipresent, consulté le 8 septembre 2012.

[iv] Le terme est employé par un ancien ministre, cité par un journaliste du Monde et sous couvert d’anonymat, à propos de la campagne pour la présidence de l’UMP : « Son intérêt [celui de Nicolas Sarkozy] c’est que ce soit le bordel » : http://www.lemonde.fr/politique/article/2012/09/03/les-partisans-de-sarkozy-lui-preparent-une-piste-d-atterrissage-pour-2017_1754680_823448.html, consulté le 8 septembre 2012.

[v] Essence même de la création de ce parti politique.

[vi] À deux reprises, en 2006 puis en 2008. Quand on aime on ne compte pas !

[vii] La « droite républicaine » a perdu quasiment toutes les élections depuis les législatives de 2007.

[viii] À prendre dans son double sens rugbystique et sarkozien.

[ix] Expulsions de Roms, abandon de la fiche contrôle de police, report du vote des étrangers...

[x] Président du Conseil général de l’Essonne et suppléant de François Lamy, ministre de la Ville.

[xi] Le Monde : http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/14/sortons-des-palinodies-sur-le-cumul-des-mandats_1760420_3232.html, consulté le 15 septembre 2012.

[xii] Le Monde, ibid.

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