Cahuzac... acculé !!!!

Certes, Jérôme Cahuzac « s’est enfermé dans une spirale du mensonge », tout à sa « lutte intérieure taraudante pour tenter de résoudre le conflit entre le devoir de vérité auquel [il a] manqué et le souci de remplir les missions qui [lui] ont été confiées et notamment la dernière [qu’il n’a] pu mener à bien ». Après avoir soutenu, jusqu’à affirmer à l’Assemblée nationale ne pas avoir et ne jamais avoir détenu de compte à l’étranger, il aurait même affirmé, « les yeux dans les yeux » au Premier ministre et au président de la République ne pas détenir de compte à l’étranger.

Certes, Jérôme Cahuzac, « démissionné » du gouvernement, « à sa demande » ou « à [celle] du président de la République », en fonction des interventions du président de la République lui-même, se dit « dévasté par le remords » et « exprime ses sincères et plus profonds regrets ». Pour ce nouveau mis en examen, « penser [qu’il pourrait] éviter d’affronter un passé [qu’il voulait] considérer comme révolu était une faute inqualifiable ». D’ailleurs, il dit vouloir affronter « désormais cette réalité en toute transparence ».

Certes, Jérôme Cahuzac n’est pas le premier lampiste venu, il est même le premier et seul responsable de ce qui lui arrive. Il semble difficile, contrairement à d’autres affaires, passées ou en-cours, d’imaginer que Jérôme Cahuzac ait agi sur ordre et ainsi, en se dénonçant, couvre un « plus gros poisson ». La fonction qu’il a, même brièvement, occupée, sa formation initiale et ce qui se dit du personnage incitent à penser qu’il sait ce qu’il fait, voire qu’il est calculateur.

Pour autant, Jérôme Cahuzac n’est pas la première personnalité politique en vue à mentir, ni à frauder. Sur ce terrain, bien d’autres, de droite comme de gauche, l’ont précédé, voire largement dépassé. À commencer par tous les présidents de la République depuis Valéry Giscard D’Estaing. Ainsi, les affaires des diamants de Bokassa, pour Giscard, Mazarine Pingeot, pour Mitterrand, Chirac surnommé « Super Menteur » par les Guignols de l’info, sa présence sur place le soir de la chute du mur de Berlin, pour Sarko, entre autres, ont émaillé les quarante dernières années de la vie politique française. Si l’on ajoute à ces mensonges les promesses électorales non tenues, la liste s’allonge de façon exponentielle. François Hollande avait juré ne pas intervenir dans les nominations aux postes de l’État et avait promis une « République exemplaire ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’objectif est loin  d’être atteint.  Hormis les présidents, bien d’autres personnages politiques se sont fait remarquer dans diverses affaires. Prétendre les citer allongerait par trop ce billet.

Comme l’avait relevé Hannah Arendt : « le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques ». Alors qu’est-ce qui justifie les réactions effarouchées d’un microcosme qui agit comme s’il découvrait que fraude et mensonge existent au sein de ses rangs ? Qu’est-ce qui autorise un tel déchaînement de haine et de rancœur contre Jérôme Cahuzac ? À l’instar de bien des « milieux »[i], le monde politique connaît ses us et ses codes. En commettant son forfait, Jérôme Cahuzac s’en est probablement affranchi, ce au moins à deux titres.

Tout d’abord, en poussant le bouchon trop loin. Jérôme Cahuzac, en tant que ministre du Budget, chargé, entre autres, « d’optimiser » les recettes fiscales de la France, en, toujours entre autres, luttant contre la fraude fiscale, a trahi, au-delà du fisc, l’administration qu’il pilotait. Non seulement, le paradoxe, la contradiction que constitue un tel acte crée un précédent, mais personne n’aurait jamais pensé atteindre un tel niveau. Jérôme Cahuzac en agissant ainsi et en s’enferrant dans son mensonge a commis une double faute. Il s’est, sans doute de par ses réussites passées et avec un manque évident d’humilité, cru au-dessus de la mêlée. Ce qui l’a certainement amené à croire en une forme d’impunité totale. L’ex-ministre du Budget a tout juste omis qu’il n’était, encore, qu’un second couteau, pas un grand leader charismatique. En tant que tel, il n’aurait jamais du se permettre de mettre la main là où l’homme, y compris leader reconnu, n’avait pas encore mis le pied.

Ensuite, en avouant. Qu’un politique fraude et mente n’est pas nouveau. En revanche, qu’un politique avoue son forfait reste extrêmement rare. Jusqu’ici, malgré les résultats d’enquête, les preuves, les témoignages, les condamnations, la plupart des politiques pris la main dans le pot de confiture continuaient à nier. En passant aux aveux, Jérôme Cahuzac donne corps à ces pratiques douteuses. Non seulement elles existent, mais « c’est celui qui l’a dit qui y est ». L’aveu, loin d’être retenu à sa décharge, voire à « son honneur », est ici retenu à charge, comme une preuve de lâcheté, d’infamie. En politique, reconnaître son forfait revient à reconnaître son existence, donc à l’aggraver. Le nier, à l’inverse, permet de le renvoyer vers d’autres sphères, secondaires : la justice et les médias. D’autant que Jérôme Cahuzac, de ce fait, a commis la pire trahison qui puisse être : mentir à ses pairs. Le mensonge est une parade destinée aux dupes, pas aux initiés.

Plus encore que son manque de modestie et un certain aplomb qui ont du en fâcher plus d’un, cet aveu exclut Jérôme Cahuzac d’une caste qui le reconnaissait comme pair, même si elle ne l’appréciait pas tant que ça. Il s’agit donc bien d’une affaire de caste, nullement de « l’affaire d’un seul homme », ni d’une affaire d’État. À travers ce mensonge et, surtout, cet aveu, la caste de l’élite au pouvoir, pas seulement le clan de la majorité, se trouve remise en cause de l’intérieur. C’est sans doute ce que nos élites dirigeantes ont le plus de mal à accepter aujourd’hui et ne pardonneront jamais au banni Jérôme Cahuzac.  Bien plus que la fraude elle-même, c’est sans doute cela que Jean-Marc Ayrault a appris « avec tristesse et consternation » et l’a conduit à lui demander de « renoncer à son indemnité d’ancien membre du gouvernement ». Ce qui amène François Hollande à taper du point sur la table, à accélérer son gestuel et à claironner cette évidence : « Nous avons besoin de continuer la moralisation de la vie politique et même de la vie économique ». Sur ce point, sil faisait l'objet d'un référendum, François Hollande remporterait certainement une unanimité dont il semble privé pour encore un bon moment.

 


[i] Le terme s’avère particulièrement adapté, ici.

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