Thomas Coutrot : la démocratie comme levier

Dans «Jalons vers un monde possible» (éditions Le bord de l'eau, avril 2010), Thomas Coutrot réhabilite d'une certaine façon une thèse du théoricien socialiste Bernstein (1850-1932): «Le but, quel qu'il soit, n'est rien pour moi, le mouvement est tout.»

Dans «Jalons vers un monde possible» (éditions Le bord de l'eau, avril 2010), Thomas Coutrot réhabilite d'une certaine façon une thèse du théoricien socialiste Bernstein (1850-1932): «Le but, quel qu'il soit, n'est rien pour moi, le mouvement est tout.»

Le mouvement consistait, pour Bernstein, à subvertir le capitalisme par des voies démocratiques et pacifiques. Mais dans cette perspective, la grande question que soulève Thomas Coutrot est celle des formes et du potentiel de la démocratie, car manifestement il n'attend pas grand-chose d'une démocratie représentative en partie confisquée.

Pour cela, ses sources d'inspiration ne sont pas d'abord celles de l'économie, fut-elle hétérodoxe, mais plutôt Cornelius Castoriadis, Axel Honneth, Polanyi, des psychologues français du travail, mais aussi le sociologue américain Erik Olin Wright ou le sociologue britannique John Kelly pour sa très intéressante théorie de la «mobilisation». Une vraie bouffée d'oxygène intellectuel! Ces grands noms ne sont pas utilisés sur un mode académique. Le propos est constamment accessible, «tourné vers l'action» selon la formule d'Attac, que copréside Thomas Coutrot.

Les deux thèses principales peuvent être résumées par ces citations :

Première thèse : «La ressource essentielle des dominés est la politique démocratique, le seul pouvoir de ceux qui n'ont pas de pouvoirs»... «La démocratie s'étiole à rester confinée dans les limites étroites du régime représentatif» (page 15).

Deuxième thèse : «La société civile est l'espace où peuvent s'exprimer la résistance contre les pouvoirs monopolisés [ceux des acteurs du capitalisme et ceux de l'État] et les aspirations à l'autonomie des citoyens dans toute leur diversité» (page 115). «En mobilisant les citoyens pour exprimer leurs demandes, en imposant des limites au pouvoir étatico-financier, la société civile est la pierre angulaire de ce qu'il y a de démocratique dans nos sociétés oligarchiques» (page 123).

Encore faut-il décliner ces idées fortes pour qu'elles se concrétisent et deviennent crédibles. Cela passe par un plan d'ouvrage où la même question est posée dans tous les domaines clés: comment démocratiser la finance (chapitre 1), le travail (chapitre 2), l'État et la société civile elle-même (chapitre 5), l'économie, l'entreprise et les marchés (chapitre 6). Dans tous les cas, l'accent est mis certes sur des hypothèses à débattre, mais aussi sur des expériences existantes et jugées prometteuses. Car, à certains égards, «l'autre monde est déjà là». Il n'est pas étonnant que Thomas Coutrot consacre un chapitre au travail décent comme bien commun à conquérir. Il est depuis longtemps l'un des spécialistes français et européen des enquêtes sur les conditions de travail. Mais la question écologique est, elle aussi, très présente.

S'il émet finalement de sérieux doutes sur la viabilité d'un capitalisme vert encadré par un État social-écologique, l'auteur ne rejette pas l'éventualité qu'un tel compromis puisse exister transitoirement et constituer un progrès. Plus généralement, on trouvera dans ce livre des thèses nuancées, qui surprendront peut-être certains, sur la préférence pour la finance solidaire et coopérative, sur le rôle irremplaçable de certains marchés convenablement régulés, y compris les marchés des droits d'émissions utilisés dans des cas précis comme compléments des «planifications écologiques», ou sur la réhabilitation du tirage au sort comme l'une des voies de renouveau démocratique (la «compétence des incompétents»). Avec à chaque fois de bons exemples à l'appui.

Un beau livre contre tous les conformismes et toutes les pensées magiques, ouvrant des perspectives de riches débats citoyens.

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