Surplomb chez les républicains

Un post-hégélien a confiance en la Raison - une raison qui n’est certes plus d’entendement. Il est donc capable d’être désintéressé par oubli des passions républicaines. Grâce à elle, il peut connaître la nature des choses politiques et se régler (sur elle) pour des actes politiciens. Une vraie Providence !

De quel surplomb parle-t-on, quand on distingue une pensée républicaine dominante et une dominée? Un post-hégélien a forcément une pensée réconciliatrice, mais comme il n’est plus vraiment hégélien, il verse dans une pensée justicière qui est moins surplombante que distanciée - on verra comment.

Un post-hégélien a confiance en la Raison - une raison qui n’est certes plus d’entendement. Il est donc capable d’être désintéressé par oubli des passions républicaines. Grâce à elle, il peut connaître la nature des choses politiques et se régler (sur elle) pour des actes politiciens. Une vraie Providence !

En tous cas, il fait fi de la pensée républicaine qui adapte ses moyens à ses fins, se croyant ainsi rationnelle. Car est-ce là une bonne raison pratique qui contrôle ses désirs et ses croyances? En fait, la pensée républicaine ne contrôle que la cohérence de ses croyances. Pour un post-hégélien, c’est insuffisant : il faut demander plus que la conformité des croyances à l’expérience et à la logique (cohérence), il faut demander à voir la fin de la pensée républicaine. Est-elle meilleure que la fin réconciliatrice ou plutôt justicière que la fameuse Raison doit pouvoir dire?

Bien volontiers un post-hégélien se réglera sur le très "réaliste" Engel (1). Alors, fi de l’assimilation Raison-Rationalité, et partant de la théorie de la décision et du choix rationnel propres à la pensée républicaine. Car cette rationalité ne peut pas sereinement être juge d’elle-même. Pis encore, elle peut croire angéliquement à des bêtises. Par exemple : quand le républicain croit que la République a été créée afin que la fraternité fonde la liberté et l’égalité (2), en sorte qu’il paraît rationnel de croire que la République a été créée dans ce but. Si un républicain d’aujourd’hui veut croire pareille absurdité, libre à lui, mais on voit déjà que le républicain méluchien (3) a des raisons sérieuses de douter d’un Robespierre, premier politicien d’extrême centre (4).

Mais le républicain peut toujours se dire rationnel quand il croit à la fraternité et croit croire à ses conséquences (la liberté et l’égalité). L’essentiel pour lui est la cohérence de ses croyances, pas les raisons qu’il a de les adopter - et il faut entendre par "raisons" non pas des intérêts sociaux mais les retombées à venir d’un raisonnement "justicier". Pour un républicain fervent de rationalité, il n’est pas nécessaire de savoir s’il a des raisons d’être rationnel, il suffit qu’il le soit. D’où le fiat de la République! Adieu à la Raison et au Peuple, conclura un post-hégélien.

Parfaitement rationnel le fait néoliberal de notre République : un peuple de seigneurs (5) gérant une masse de riens comme des flux. Or, tout ce qui est rationnel n’est pas pour autant conforme à la Raison. Oui, on peut suivre Engel & Co. en revenant à une conception de la Raison comme "ensemble de principes et de normes indépendants de la rationalité". C’est là une embardée audacieuse du côté de la Justice sans... Police. Mais est-elle encore possible, cette Raison, sans la Réconciliation hégélienne et la force du Peuple? 

Pour un post-hégélien, la Raison n’est pas du tout un fait historique. Elle consiste, selon Engel, en un ensemble de normes qui évolue dans l’histoire mais qui sont autonomes par rapport à elle. Il y a bien des régimes de rationalité différents (la Cité grecque, l’Age classique, les Lumières, etc.) mais il n’en demeure pas moins que la Raison a des "caractéristiques communes" qui se reproduisent d’époque en époque. Car "l’époque" ne crée que les conditions morales, disons superficielles sans profondeur, pour telle ou telle rationalité. L’histoire n’étant pas rationnelle par elle-même, elle ne saurait dicter à la Raison sa nature, c’est-à-dire ses caractéristiques propres.

Pour un positiviste, la Raison n’est que la sommation de ses œuvres, et il est assez clair qu’un républicain néolibéral peut y trouver facilement son compte - juste le sien, bien sûr! Mais pour un post-hégélien, assimiler la Raison et la Techno-science est plus qu’une faute de goût, un gap de pensée. Car on peut très bien douter que la Techno-science soit rationnelle sans tomber pour autant dans l’anarchisme épistémologique ou le relativisme historique. Un post-hégélien affirmera alors que la Raison est une instance distincte de la science et de la technique qui peut juger de la rationalité du progrès techno-scientifique selon des critères de justice. Elle devra donc se montrer normative et... systématique.

Engel a bien raison de ridiculiser les psychologues et anthropologues qui croient sérieusement que la Raison n’existe pas. Selon eux, la raison est sans majuscule, toujours déjà dans l’erreur de raisonnement, ou dans l’illusion cognitive, ou dans la folle décision. Comme elle dysfonctionne en continu, elle n’a même pas pour notre espèce de pouvoir adaptatif ! Donc, il faudrait s’en tenir dare dare et bêtement à une rationalité qui met en adéquation nos "faux" jugements et nos situations "concrètes". Soit une rationalité pour somnambules ou pour des êtres voués aux mirages. Dans notre République, le manager néolibéral (gouvernant ou entreprenant) n’arbitrerait qu’à l’aveuglette pour le compte des "seigneurs" et sur le compte des "riens"... Mais qui peut croire à cette fable psi ?

Pour un post-hégélien, il existent des valeurs et des normes objectives qui structurent la Raison. Exeunt les fictions volontaires et les illusions involontaires... Oui, on a de vraies raisons d’agir! Si les républicains considèrent la Raison comme une fiction utile, un pur instrument au service de la République néolibérale, ils ne voient pas que si c’était vraiment le cas, la Raison ne pourrait servir leurs intérêts sociaux ou sociétaux, n’existant pas par elle-même.

Ainsi, la Raison post-hégélienne sera vue (avec un Engel peu hégélien) comme "un ensemble de normes invariables d’une banalité éculée". Oui, on ne peut plus banale la Raison qui dispose d’une norme de vérité et d’une norme d’œuvre! Contrairement à la véridicité, la vérité n’a pas d’histoire. Mais Preuve & Expérience sont encore insuffisantes : on a là seulement "la face externe ou objective" de la Raison. Il existe donc une "face interne" : comment on met en œuvre la Raison. Engel s’appuie alors sur Vuillemin pour problématiser la Raison. Elle serait la faculté de poser un problème (ici, la pensée républicaine sous horizon néolibéral), mais selon une pose qui maintient une certaine distance entre le jugement final qu’on portera sur telle situation et la solution qu’on avait obtenue : ici, la discrimination entre pensée dominante et dominée dans une République calculatrice et sommatrice des particularités sensibles des individus, à la disposition d’un peuple de "seigneurs" gérant une masse de "riens" comme des flux. Le post-hégélien a donc la capacité d’adapter sa recherche (la pensée républicaine à l’heure néolibérale) à une fin qu’il jugera optimale dans des conditions de pleine liberté... d’expression - fût-ce pour une vie dans les catacombes!

Reste que cette liberté doit être contrôlée par la capacité de raisonner de manière distanciée (solution finale / solution première) et par le respect des deux normes de la Raison (vérité et œuvre). Fi donc de l’arrogante raison néolibérale, républicaine et... religieuse (6) ! Oui, au diable ce Trois en Un.

 

(1) https://aoc.media/opinion/2021/01/03/la-raison-sans-masque/

(2) https://www.monde-diplomatique.fr/mav/166/GAUTHIER/60094

(3) méluchien n’est pas une insulte, c’est seulement le signe fort d’une position dominée dans la pensée républicaine.

(4) Pierre Serna, L’extrême centre ou le poison français, 1789-2019, 2019

(5) Domenico Losurdo, Contre-histoire du libéralisme, 2013, p. 119 sq.

(6) https://blogs.mediapart.fr/farad123/blog/291020/la-neo-laicite-ou-la-nouvelle-religion-civile-en-france

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