Le républicain fondamental

Pour une définition extensive.

Car tout se passe comme si le républicain français cherchait un ennemi bien connu (l’islamo-terroriste sous couverture islamiste radical) pour trouver un adversaire méconnu : "la musulmane fondamentale" (1). Certes, notre républicain la distingue bien d’une musulmane fondamentaliste portant le voile intégral comme trend hypermoderne (2), mais le voilà aux prises avec un fondement identitaire qui n’est pas proprement religieux et qui se rappelle à lui.

Notre histoire républicaine aura pourtant reconnu et fixé le "fondamental" à sa place, en sorte que le républicain est en paix avec le "maçon fondamental" depuis 1789 (3), avec le "juif fondamental" depuis 1870 (4), avec le "chrétien fondamental" depuis 1905 (5), avec le "nègre fondamental" depuis 1946 (6). Du moins en gros... Alors, pourquoi le républicain ne serait-il pas en paix avec le "musulman fondamental"? Ne sont-ils pas tous taillés dans le même roc : le fundamentum inconcussum, le fondement inébranlable de la vie éthique. Bien sûr, la composition minérale ou matérielle du roc diffère (valeurs républicaines, divinité invisible ou irreprésentable, poésie identitaire) mais la fermeté éthique est la même et semble irréductible. Une coexistence pacifique respectueuse des "fondamentaux" est donc pensable.

Il est clair que ce républicain ne dispose pas de la totalité du fondement logico-éthique. Ses valeurs n’ont aucune légitimité en soi : juste une violence, un fait de domination (7). La force contraignante que ses valeurs affichées (Liberté-Égalité-Fraternité, LEF) exercent comme un monopole n’est dite légitime que par la reconnaissance et l’acceptation. Aussi, quand ce républicain revendique l’Autorité pour dominer les autres "fondamentaux" (maçon, chrétien, juif, musulman, etc.), on ne sait pas jusqu’où ces derniers peuvent accepter cette autorité. Telle est la Question fondamentale.

Grâce à son fondement logico-éthique (les valeurs LEF), le républicain français peut se déclarer "fondamental" et vouloir renforcer la laïcité 1905. Laisser être tous les fondamentaux pour ne pas les laisser faire? Sauf que la laïcité n’est qu’un principe de la République, pas une valeur. Si les valeurs jouent le rôle de fondement inébranlable, supportant les quatre principes de la République (indivisibilité, laïcité, démocratie, social), alors la laïcité peut raisonner autant que dire se peut, elle ne contraindra personne. Une image devrait mieux parler à notre républicain : le roc forcifié des valeurs sous le sable raisonneur des principes.

Par extension du domaine conceptuel, le "républicain fondamental" apparaît comme une logico-éthique... qui a un air de famille avec le fameux Wittgenstein-1 (8). Les valeurs montrent (= la Force), les principes disent (= le Droit). Ces valeurs LEF sont comme une logique dont on ne peut rien dire, se montrant seulement en force. Tout autres les principes qui se laissent dire (le Droit) par confrontation avec la réalité. Car contrairement aux valeurs qu’il faut taire, les principes sont empiriquement vérifiables. C’est pourquoi les Français que nous sommes ne sont pas prisonniers ou victimes des valeurs LEF : leur force peut être forcée par nos actualités. Ne pas pouvoir dire nos valeurs actualisées n’est donc pas grave du tout.

Si la monstration des valeurs LEF est bien un coup de force qui inspire la véridicité, le dire-vrai des principes, c’est que l’inspiration a pour ordre l’imitation chère à Tarde (9). Soit une innovation bricoleuse. Le fondement axiologique n’est pas la raison des principes, juste une source d’imitation forcifiante venue de la Révolution 1789. Les valeurs LEF ne fondent pas en raison les quatre principes de la 5ème République, car fonder est justement l’inverse de rendre raison. Ce fondement inébranlable n’a donc pas à justifier son événement par des raisons mais simplement à montrer sa force. Ainsi vont les valeurs républicaines qui inspirent la laïcité, simple principe du Droit 1958.

Dès lors, on pourrait s’étonner qu’un Blanquer veuille établir la laïcité comme valeur républicaine et que ses obligés puissent obliger des chercheurs décoloniaux voire post-coloniaux à respecter ladite valeur. C’est là une volonté autoritaire qui ne s’autorise pas du fondement sans raison des valeurs LEF... En fait, ce républicain qu’on dit fondamental ne joue plus au Gardien des valeurs LEF, bien plutôt au Libérateur - au point pervers d’en rajouter une. Au fond, cette laïcité-valeur n’est que l’image visible de la Grande Transformation invisible. Oui, nous voici devant les Très Riches Heures de Macron-1984 : la liberté est l’illiberté, l’égalité est l’inégalité, la fraternité est l’infraternité (10). Plus exactement, la liberté se montre illiberté, l’égalité inégalité, la fraternité infraternité. 

Mais que vaut cette substitution des valeurs « 3-I » aux valeurs LEF ? En vérité réaliste, ce qui est inébranlable, c’est l’être des valeurs pas leur existence, leur monstration violente pas leur impossible diction. C’est un peu difficile à faire comprendre aux populaires crédules en diable. N’attendent-ils pas un autre fondement logico-éthique sous la figure du Populiste? Mais voilà, demandez un peu à entrevoir les valeurs Gilets jaunes... C’est sans doute pourquoi le républicain fondamental (RF) a beau jeu de montrer une monstrueuse monstration (montrer pour dire!) en contrepoint de la Question populaire :

- le RF : Dis "illiberté, inégalité, infraternité" !

- le populaire : Je ne peux pas.

- le RF : Qu’est-ce que tu ne peux pas?

- le populaire : Dire "illiberté, inégalité, infraternité".

Pour s’en sortir sans sortir Révolution, le populaire devra créer une méta-langue française en phase avec une méta-politique (le populisme littéraire d’un Ruffin?) et en rappel d’une méta-philosophie - pourquoi pas anscombienne? Mais à cette heure macronique, c’est bien le républicain fondamental qui prescrit et proscrit, imposant aux populaires un nouveau "contrat républicain" dont les clauses sont secrètes ou plutôt tues : valeurs « 3-I » obligent.

Chercher une définition intensive du "républicain fondamental" (identitaire de l’universel, policier sousveillant, national-impérialiste, etc.) ne paraît pas très fécond, sinon dans un salon. D’autant que ce qu’il est se montre assez par les valeurs qu’il défend réellement (« 3-I ») et les principes qu’il établit pour sa République : divisibilité (11), religiosité civile (12), dé-démocratie (13), charité. Plus judicieux est de trouver en continu comment il est, le mettant en relation avec toutes ses actualités : les lois sécuritaires et de renforcement de la laïcité, les décrets scélérats de fichage des opinions, etc. - mais aussi  il est : probablement entre la gauche d’extrême-droite (14) et l’extrême droite.

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(1) Houria Bouteldja : lorsque je me déclare « Musulmane fondamentale », je ne me réfère aucunement à un quelconque fondamentalisme religieux mais à la fameuse formule d’Aimé Césaire qui, refusant de renier sa négritude, se proclamait « nègre fondamental ».      https://blogs.mediapart.fr/houria-bouteldja/blog/101220/l-intelligentsia-francaise-et-le-petit-poucet

(2) https://www.cairn.info/journal-multitudes-2010-3-page-14.htm

(3) https://journals.openedition.org/chrhc/1672#bodyftn27

(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Décret_Crémieux

(5) https://www.museeprotestant.org/notice/la-loi-de-1905/

(6) https://www.cairn.info/revue-pouvoirs-2005-2-page-37.htm

(7) C. Colliot-Thélène rappelle à bon droit que la fameuse "monopolisation par l’État de la violence légitime" n’a pas de sens normatif chez Max Weber. C’est un constat de fait : un certain type de pouvoir a réussi à imposer son hégémonie à d’autres types de pouvoir. (Le Monde, 19.02.2020)

8) L. Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 1921.

     H-J Glock, Dictionnaire Wittgenstein, 2003, entrée : dire/montrer

(9) G. Tarde, Les lois de l’imitation, 1890

(10) F. Lordon, Cap au pire (blog diplo 10.11.2020) 

Liberté ? Les libertés les plus fondamentales sont fermées les unes après les autres ou en voie de fermeture : liberté de manifester sinon au péril de sa vie ou de son intégrité physique, liberté intellectuelle de l’université gravement menacée, liberté d’informer amputée des images d’exactions policières. C’est-à-dire finalement libertés d’expression — du dissentiment politique, de la pensée, et de l’information — écrasées, comme il se doit, au nom de la-liberté-d’expression. À cet égard on pourrait déclencher le chrono, maintenant par exemple, top, pour voir combien de temps il va falloir aux médias défenseurs du monde libre pour s’apercevoir de l’émergence d’un tableau d’ensemble, en dire quelque chose, peut-être songer à remiser les photos de « l’illibéralisme » où l’on ne voit qu’Orbán, Erdoğan et Salvini — ou bien les compléter.

Suivante : égalité. Dans la république néolibérale, elle est devenue une telle fable qu’on ne trouve même plus utile de discerner l’outrage à la devise. On ne parle pas seulement de l’égalité économique, dont il n’est pas sûr qu’elle ait jamais eu titre à entrer dans la devise d’une république bourgeoise, mais de l’égalité en droit, celle qui est normalement l’objet de sa déclaration, et qui n’est pas moins foulée au pied, entre passe-droits grossiers pour les riches, droits non exercés pour les pauvres, comparutions outrageusement différentielles devant la justice, traitement « spécial » de certaines catégories de la population par la police, etc.

La fraternité enfin. Celle-là également, il y a longtemps qu’elle est entrée dans le registre des choses dont la liquidation ne se remarque même plus. On dira, d’un point de vue d’anthropologie politique, que la fraternité n’a jamais été vraiment le fort des sociétés modernes, spécialement capitalistes. Alors elles font des phrases, mais accompagnées du codicille tacite qu’il ne faut tout de même pas les prendre au pied de la lettre. Il y a un moment cependant où, prise au pied, en haut ou au milieu, la lettre se rappelle à notre souvenir, et dit quelque chose dont la violation au-delà d’un certain point est une disgrâce. Ici se trouve le nouveau point « républicain » — mais de ce républicanisme inverti —, le point où les amulettes de la laïcité, de l’universalisme et de la liberté d’expression ne peuvent plus cacher la réalité de leur mobile : le point d’islamophobie, le point du supplément raciste qui fera la différence entre un « simple » régime autoritaire et un fascisme en marche. Logiquement, puisque c’est par excellence, le point disgracieux, c’est celui qu’il a fallu recouvrir le plus longtemps. Mais cacher demande des efforts et, des efforts, on n’a plus envie d’en faire. Maintenant on veut s’adonner sans entrave et jouir très fort : les Arabes ça suffit, et c’est un bonheur de pouvoir le crier à pleins poumons avec rien en face.

(11) https://libre-solidaire.fr/WebRoot/Store29/Shops/e02491b5-ce3a-4c00-b187-dc9ff39194fc/MediaGallery/Ebook/La_Republique_en_miettes_-_Paul_Cassia_version_PDF.pdf

(12) https://blogs.mediapart.fr/farad123/blog/291020/la-neo-laicite-ou-la-nouvelle-religion-civile-en-france

(13) W. Brown, Les habits neufs de la politique mondiale : néolibéralisme et néo-conservatisme, 2007

                        - Défaire le dèmos. Le néolibéralisme, une révolution furtive, 2018

(14) .https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/300920/f-lordon-etre-un-intellectuel-cest-se-mettre-du-cote-des-forces-de-leffraction

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