Si l'Allemagne a souffert un hiatus de 31 ans (1914-1945) dans son évolution sociale, la Russie, elle a subi un voyage au bour de l'enfer de 75 ans (1914-1990). En 1991, elle se retrouve au même point que l'Allemagne des années 50: en 1913.
Il faut se souvenir de la ruée, après l'effondrement de l'URSS vers les bureaux d'Etat-Civil pour retrouver les titres de noblesse. Très vite se constitue une classe de boyards que l'on appellera "oligarques"; ce ne sont évidemment pas des rescapés de purges staliniennes et suivantes. Parmi ces novarich (contraction de "nouveaux riches russes") on trouve des anciens apparatchiks, des anciens du KGB et des truands, analogues au carpetbaggers qui s'abattirent sur le Sud àprès la fin de la Guerre de Sécession U.S.
Autre différence: la trame de la société russe a été inversée. En 1913 la Russie est essentiellement agricole, avec une industrie naissante. En 1991 c'est un pays largement industrialisé avec une agriculture moribonde. La situation russe diffère donc de celle de l'Allemagne.
Et intervient la "catastrophe Eltsine"; pressé d'en finir avec les lourdeurs de l'appareil bureaucratique issu du sociétisme, le Président s'entoure ce "conseillers" occidentaux. Ceux-ci lui assènent la doxa que nous connaissons: privatisations à outrance. Cette doxa est déjà -littéralement- meurtrière dans le reste du monde. Dans les pays de l'ex-URSS où la notion de "profit", donc de rapport investissement/retour sur investissement a été ignoré sur trois générations, ces privatisations vont se dérouler de manière absurde. On achète de grands groupes industriels capables de rapporter, s'ils sont bien menés, des milliards avec une poignée de figues.
Mais il y a pire: le bloc URSS se dissout. Or le tissu industriel a été réparti sur TOUT le territoire de l'URSS défunte. Des industries complémentaires se trouvent subitement dans des pays différents et souvent antagonistes. Il n'y a pas eu de "plan" de destruction de la Russie, au grand désespoir d'ailleurs des faucons de Washington: simplement la structure même de l'économie soviétique la condamnait à mort en cas d'éclatement. C'est ce qui faillit bel et bien se produire sous Eltsine.
Une seule chose a sauvé la Russie des années 1990-2000: la demande ouest-européenne en énergie, gaz et pétrole. Malgré la corruption la rente énergétique a suffi à lui maintenir non la tête, mais juste les narines hors de l'eau. Cela, et quand même la conviction que cette Russie décommunisée allait "jouer le jeu" tel que conçu à Bruxelles: une "petite soeur de l'U.E." en quelque sorte, bien docile.
Et peu à peu renaît pour de bon la Sainte Russie sous la poigne de Vladimir Poutine. Le personnage apparaît falot de prime abord: peu causant, une posture toujours "en retrait". Il faut revoir les clichés des réunions au sommet des années 2000: Poutine a toujours l'air de s'excuser d'être là. Grave erreur: il est absent, il sacrifie au rituel des Sommets initié par ses prédécesseurs car il ne veut pas éveiller de soupçons. Mais dès son accession au pouvoir, il a choisi la stratégie pour son peuple, l'Eurasie.
A-t-il lu Bzrejinski, ou a-t-il reçu un mémorandum? En tout cas il agit "comme si" cela s'était produit. Alors, en douce, pendant que Washington s'en prend à Al Qaïda et aux Talibans, il se rapproche de Pékin, lui offrant ce dont la Chine a le plus besoin: encore une fois, ce sera l'énergie. Il agrège son pays au "Consensus de Shanghaï" où il est accueilli à bras ouverts, ce qui eût dû faire furieusement réfléchir les diplomates européens. LA C.E.I. réunissant des débris de l'ex-URSS c'est une chose; une Russie et une Chine s'épaulant mutuellement, c'est une toute autre histoire.
Le peuple Russe, lui, digère comme il peut la disparition de l'URSS. Du temps du Pacte de Varsovie, nous parlions d'Empire Russe. J'ai essayé de sortir de cette logique dans un billet antérieur. Je pense, mais ça n'engage que moi, que les "conquêtes" soviétiques en Europe de l'Est n'étaient PAS des "colonies", mais un glacis défensif stratégique.
En gros, le raisonnement était le suivant: "puisque seule la profondeur stratégique peut nous sauver, étendons là vers l'Ouest pour parer à toute menace d'invasion".
Après la disparition de l'URSS, le peuple Russe se sent de nouveau "nu" car les frontières sont celles de la Russie même. L'état de délabrement de l'économie à l'orée des années 2000, la relative faiblesse des forces armées, la corruption généralisée et les manigances des oligarques, autant de signaux d'alarme inquiétants au plus haut point. Et c'est là, précisément, que Poutine va déployer un talent hors du commun.
Malgré toutes les obstacles, il rétablit l'Etat avec une remarquable économie de moyens. Il s'en prend tout simplement aux oligarques; sous des prétextes plus ou moins solides, et quelquefois plus ou moins fallacieux, il en chasse quelques uns, en embastille d'autres dont le célèbre Khodorkovsky. Cela fait peut-être hurler les tenants des Droits de l'Homme, mais c'est un signal clair: en Russie, personne n'est à l'abri de l'Etat.
Deuxième phase: il le renfloue. On a peu prêté attention à l'époque aux décisions du Kremlin en ce qui concernait les impôts. L'I.R. a été baissés, ramené à 13% taux fixe encore supérieur à celui de la France qui est d'environ 11%; dans le même temps, "malheur aux fraudeurs" et on sait ce qu'un tel avertissement signgifie en Russie. Les rentrées ont DOUBLE en 1 an.
Troisième phase: il siffle la fin de la partie pour la Mafiya. Il faut savoir qu'il y a en Russie deux "milieux": la pègre "traditionnelle", issue du fond des âges, les "Vor y Vzakhonys", les "gangsters dans la loi" (!) et la Mafiya, les nouveaux gangsters issus des anciens "organes" soviétiques. Précision: sous Eltsine, les gangs tchétchènes apparemment "tenaient" l'oblast de Moscou..... Cette Mafiya va donc s'expatrier et honorer de sa présence non seulement l'Europe de l'Ouest, mais aussi l'Amérique du Nord.
Dès les finances en voie de rétablissement, il revigore l'Armée. Nouveaux matériels, nouvelles doctrines: c'est une Armée Nationale, non plus dévouée à l'internationalislme prolétarien, mais à la défense des intérêts Russes. Ce qui fait une différence énorme, la fusion Armée-Nation est une composante essentielle de la politique intérieure du maître du Kremlin. Et à ce qu'il semble, il en fait un usage modéré et surtout judicieux. L'intervention en Yougoslavie lui a attaché la Serbie, trahie par ses anciens amis, la France. Le succès de l'Eskadra en Méditerranée Orientale face à la Flotte U.S. est mémorable: par de simples manoeuvres d'interposition, elle a empêché le mastodonte Yankee de menacer la Syrie, ce qui est un exploit de première grandeur.
Et que penser de l'intervention en Géorgie? Le Nord Caucase est la région de tous les dangers pour Moscou: Tchétchénie, Daghestan, Azerbaïdjan sont attirés par Istamboul dont ils partagent le sunnisme et qui est "ethniquement proche". C'est une poudrière vue de Russie et l'action de force de la Géorgie envers l'Ossétie et l'Abkhazie (car, ne l'oublions pas, c'est Tbilissi qui a bougé le premier) couplée avec le fait que Shaakashvili fait les yeux doux à l'OTAN et à l'U.E. peut faire craindre une irruption de l'Ouest "à l'Afghane", c'est-à-dire à une mainmise des groupes pétroliers de l'Ouest sur le pétrole du flanc ouest de la Caspienne. D'où l'action courte mais violente de Moscou. Un coup d'arrêt sanglant sans grandes pertes côté Russe; comparé aux pertes en Tchétchénie, c'est important, c'est le signe que l'Armée Russe redevient "opérationnelle".
L'intervention en Crimée, qui n'est pas une invasion: les troupes Russes en Crimée n'ont pas dépassé le niveau (25 000) de l'accord Russie-Ukraine. C'est un schéma analogue à celui qui s'est déroulé en Géorgie: un coup d'arrêt à une manoeuvre d'affaiblissement du flanc Sud-Ouest.
On peut se demander à juste titre comment Moscou est passé en une décennie "d'ami potentiel" à "nouvel Axe du Mal". La raison en est à mes yeux très simple, et elle se situe en Asie. Ayant enregistré à la fois les leçons de la crise bancaire du Sud-Est Asiatique (1997?) à l'issue de laquelle les pays qui ont REFUSE "l'aide" du F.M.I. se sont relevé plus vite que les autres, et tiré aussi les leçons de la crise des subprimes, Moscou et Pékin, conjointement, sont arrivés à la solution: éviter les transactions en Dollars. Plus que l'Euro, qui le suit comme un caniche (la BCE suivant de préférence la politique monétaire allemande, laquelle profite des errements du Dollar), le Dollar s'avère avec le temps une monnaie de plus en plus dangereuse.
Pékin et Moscou ont donc décidé de traiter directement en Roubles-Renminbi, avec pour objectif à moyen terme de créer une monnaie de transactions internationale eurasiatique. Déjà l'Euro, malgré ses graves imperfections et son pilotage contre-productif s'avère un concurrent "malgré lui" du Dollar. Si une partie appréciable des transactions asiatiques échappe au circuit bancaire anglo-saxon, ce sear une catastrophe de première grandeur pour la City et Wall Street.
Et puis un "nouvel euro", ça ne vous rappelle rien? Le Dinar-Or de Khadafi (déjà accepté en principe à l'époque par de nombreux Etats Africains) fut pour beaucoup dans la coalition montée contre lui. Il est vrai qu'il menaçait à la fois le Dollar et l'Euro......
En fait, le mécanisme est simplissime, à tel point qu'on a peine à y croire. Bien qu'encore faible, le peuple Russe a retrouvé une sorte de confiance en soi. La vie n'a jamais été très "douce" en Russie, sauf sur ses franges méridionales (et encore...). Mais de tout temps le peuple Rus a été attaché à sa terre, sa zemlia, la mat' zemlia "qui ne ment pas". Plus que la défense de l'Etat ou du Communisme, la Grande Guerre Patriotique, qui porte bien son nom, a été la défense de la Terre Russe. Vladimir Poutine a prouvé à deux reprises qu'il défendait la mat'zemlia au risque d'affronter les "élites hors-sol" de l'Occident "démocratique" (rire discret).
C'est pourquoi nos "élites" le haissent: elles pensaient trouver un combinard prêt à vendre son âme, elles se sont retrouvées face à un colonel qui n'aurait pas déparé dans l'Armée du Tsar. Et évidemment, c'est impardonnable.
Fin.