De Mayotte à Lampedusa : Les drames de l'Europe forteresse

Alors que le bilan des morts s'élève aujourd’hui à près de 300 personnes, la tragédie de Lampedusa symbolise un énième drame qui appelle l’Union européenne à trouver une solution commune et pérenne sur les questions d’immigration de masse. Égoïsme national, politiques sécuritaires exacerbées, les écologistes dénoncent une responsabilité collective dans cet épisode noir.

Hors plus que des discours débordants de compassion, ce sont des actes forts et humains que les citoyens européens attendent. Croire que les évènements de Lampedusa ne concernent que l’Italie serait une grossière erreur. De fait depuis une vingtaine d’années on estime à près de 20 000 mille, le nombre de personnes qui auraient péri en tentant de rejoindre notre continent.

Le drame de Lampedusa, un électrochoc pour qui?

Il y a quelques jours, le Parlement européen a approuvé le système de surveillance des frontières extérieures, Eurosur, et le groupe des Verts européen a soulevé la question des missions de sauvetage en mer. Alors que les sauveteurs italiens étaient encore à la recherche de nouvelles victimes, les grands groupes (PPE, S&D et ALDE) ont une fois de plus refusé l'amendement déposé en ce sens, dénuant le texte de toute éventuelle solidarité en cas d'accidents lors de la traversée.

À l’antipode de l’émotion soulevée par cette tragédie humaine, le Conseil des ministres de l’intérieur de l’Union européenne vient lui aussi de décider le renforcement de la lutte contre «la criminalité et l'immigration illégale» en faisant appel à Frontex[1].

Frontex a permis à l’espace Schengen une externalisation de sa politique d’immigration. Les États membres ont passé des accords afin d’endiguer l’immigration clandestine à priori. Au nom de la « synergie entre les migrations et le développement », Frontex place les pays d’où viennent et par où passent les migrants, en route vers l’Union, en position de gardes-frontières obligés. L’externalisation du contrôle des frontières constitue la trame du « partenariat global avec les pays d’origine et de transit » consacrée par le Pacte européen sur l’asile et l’immigration, conclu entre les Vingt-Sept en 2008, à l’initiative de la France, qui exerçait alors la présidence de l’Union et avait fait de la lutte contre l’« immigration subie » son cheval de bataille.

Si la création de l’Agence peut être défendue comme la concrétisation pratique de la solidarité qui unie en principe les États membres entre eux, il semblerait plutôt que ce ne soit pas la garantie d’une solidarité avec les migrants, ni entre les États membres. D’ailleurs, les immigrants sont avant tout considérés comme immigrants clandestins. En outre, les agents de Frontex sont uniquement habilités à intercepter et « raccompagner » les immigrants. Aujourd'hui, ces agents ne disposent d’aucune habilitation pour chercher à savoir si les personnes qu’ils interceptent sont des demandeurs d’asile potentiels ou non. Si cela ne constitue pas au déni du droit d’asile en tant que tel, cela contribue à relativiser son effectivité.

La politique européenne ne changera donc pas, un migrant sauvé sera avant tout un migrant refoulé.

La France est elle aussi au centre de ces flux migratoires. En 2002, un premier rapport du Sénat avait estimé à « 4000 le nombre de morts dus à des naufrages de kwassas-kwassas [2]» de 1997 à 2001 dans la traversée des îles comoriennes à Mayotte. La Guyane connait elle aussi des flux de migrants importants avec le Surinam ou le Brésil. Nos régions d’Outre-Mer subissent souvent de plein fouet des flux importants de migrants où les moyens humains comme financiers manquent cruellement.

Si l’on veut garantir une gestion humaine des migrations, il va falloir s’en donner les moyens.

Dans ce cadre complexe, il est primordial de mettre en œuvre un revirement radical dans la philosophie d’accueil et de gestions des migrants, légaux ou non. La protection des droits fondamentaux est l’essence même de nos États de droit. Ces droits sont inhérents à toute personne humaine. Membre de la sous-Commission des Droits de l'homme, je me bats, avec mes collègues écologistes au sein du Parlement européen et au-delà,  pour garantir une Europe où les droits des migrants, qu'ils soient réguliers ou irréguliers, soient toujours respectés.

Chaque État membre a sa part de responsabilité dans la mise sur pied de ces politiques froides et sans humanité. Vagues de colonisation, déséquilibre commercial, pillage assumé des ressources naturelles des pays du Sud, l'Europe a participé au mal développement de ces pays, dont les populations, souvent affamées ou en danger, tentent l'impossible pour rejoindre nos territoires.

Les écologistes défendent une réforme profonde de notre politique de voisinage,  au nom d'une solidarité et d'un intérêt mutuel vers de véritables partenariats, qui permettra, dans les pays les moins avancés, la création d’États solides, durables, justes et solidaires.

 

Jean-Jacob BICEP, eurodéputé écologiste

 


[1] Agence européenne pour  la gestion de la coopération aux frontières extérieures des États membres de L'Union européenne

[2] Canot de pêche de fortune, à fond plat et motorisé, signifiant « ça tangue, ça tangue »

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