(Re) connaissance de la catastrophe du chlordécone aux Antilles: la France, ou l’art de l'ignorance feintée

La tempête gronde du côté des outremers français, qui graduellement s’élèvent contre l'hexagone. Et pour cause, géographiquement très éloignés, les problèmes qui les frappent de plein fouet ont du mal à se faire entendre : « Mais vous êtes si loin, que l’on ne vous entend guère », leurs susurrent nos dirigeants.

La tempête gronde du côté des outremers français, qui graduellement s’élèvent contre l'hexagone. Et pour cause, géographiquement très éloignés, les problèmes qui les frappent de plein fouet ont du mal à se faire entendre : « Mais vous êtes si loin, que l’on ne vous entend guère », leurs susurrent nos dirigeants.

Le scandale du chlordécone ?

 

Créé à l’origine par l’armée américaine pour désinfecter l’eau, ce pesticide organochloré[1] s’est avéré lutter efficacement contre l’ennemi des arbres, le charançon noir, dans les plantations de tabac et de coton du sud des États-Unis. Mais de fortes suspicions de toxicité et de pollution de la molécule, à base de chlore, ont été clairement définies dès 1976 aux États-Unis, qui ont alors décidé d’interdire sa production et son utilisation sur le territoire américain.

Mais la France n’a pas su dire non à ce poison de rêve utilisé de façon massive dans les bananeraies aux Antilles, faisant fi des avertissements répétés des divers organismes de santé publique. Sa commercialisation sera finalement suspendue et interdite le 1er février 1990 en France, mais avec la sincère collaboration du Ministère de l'Agriculture de l'époque, les Antilles bénéficieront encore pendant trois années de dérogations jusqu'en septembre 1993, date de son interdiction définitive.

Réticences, autorisation provisoire, homologation officielle, interdiction avec délai dérogatoire d’emploi des stocks existants, les populations ultramarines payent aujourd’hui de leur santé cette valse réglementaire bercée par des jeux de pouvoir.

Contaminant des écosystèmes extrêmement stable, il est très peu ou pas biodégradable. Il pollue les sols dont se nourrissent les végétaux, les nappes phréatiques et les sources d’eau potable. Les légumes racines tels le manioc, ou encore les légumes rampants comme les melons, sont alors contaminés. Les volailles, les caprins et les bovins consomment des végétaux contaminés, et deviennent contaminants à leur tour pour l’homme.

Le cycle de la vie.

Il se révèle souvent cancérogène, mutagène et/ou reprotoxique. On le retrouve donc dans les aliments et comme il est bioaccumulable, il peut se stocker dans les graisses. Mais il ne s'arrête  pas là, et franchit facilement les muqueuses pulmonaires, intestinales et les barrières cutanées et placentaires.

Trêve de cours d’anatomie, en 2008 la France, enfin, chuchote sa culpabilité.

Plan de décontamination, dispositif de surveillance des pathologies, registres des cancers et des malformations, état critique de l’environnement, s’il a tardé à faire face, l’État aujourd’hui ne nie plus ses responsabilités.

 

Le chlordécone interdit, c’est la pratique de l’épandage aérien que l’on promeut.

 

 

Quand va-t-on apprendre de nos fautes passées ? Cette pratique honteuse et désastreuse d’un point de vue environnemental et sanitaire, ne cesse de profiter de dérogation de la part de l’État français, bien que la directive pesticide[2] aujourd'hui en vigueur l’interdise par principe. Ce règlement permet cependant des dérogations par les États-membres, sans que ces derniers n'aient besoin de les notifier à qui que ce soit. En d'autres termes, aucun instrument de contrôle n'a été mis en place pour vérifier le bien-fondé de ces dérogations.

Les souvenirs se troublent tant les situations se ressemblent.

En tant qu'élu écologiste au sein du Parlement européen, et délégué national EELV aux régions et collectivités d’outremer, je mène ce combat au sein du Parlement européen, et au-delà. Le choix d’un modèle intensif largement subventionné de production de banane dédiée à l’exportation est injuste et vicieux, mais trop rarement remis en cause.

J’ai alerté la Commission européenne sur ce sujet, afin de durcir la réglementation trop laxiste, et mettre un terme définitif à ces abus scandaleux. Mais ces débats sont profonds et délicats puisqu’ils questionnent le besoin d'ajustements structurels de l'économie française pour assainir ses relations économiques avec ses anciennes colonies.

Mes collègues écologistes et moi-même avons également tenté (en vain) de réformer la politique agricole commune. Au sein du groupe des Verts/ALE, nous nous sommes battus jusqu’au bout pour défendre un modèle fondé sur un développement diversifié et durable dans le contexte où les degrés d’autosuffisance peuvent encore largement s’accroître, et où la coopération avec les pays tiers pourrait se renforcer.

À tous je veux leur dire que les écologistes résistent. Et nous ne sommes pas seuls. Quatre-vingt-neuf experts scientifiques ont lancé un appel urgent à l’action réglementaire sur les perturbateurs endocriniens, la "Déclaration de Berlaymont sur les perturbateurs endocriniens". Ce texte renseigne sur les résultats scientifiques qui s'accumulent depuis de nombreuses années sur les effets délétères de plusieurs centaines de substances chimiques, et l'urgence d'une réglementation des plus strictes de l'UE.

Alors il est vrai que le sujet n’est pas bien connu au sein de nos institutions européennes, que les lobbys sont puissants, que les logiques agro-exportatrices tiennent bons, mais des élus se battent au quotidien, et continueront jusqu'à ce que justice environnementale soit faite.

 


 

 

[1]               Un composé organochloré est un composé organique de synthèse, comportant au moins un atome de chlore et utilisé comme solvant, pesticide, insecticide, fongicide ou réfrigérant.

[2]               Directive 2009/128/CE du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 instaurant un cadre d’action communautaire pour parvenir à une utilisation des pesticides compatible avec le développement durable Texte présentant de l'intérêt pour l'EEE

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