Fake news toi-même

Selon Le Figaro du 11 janvier 2018, « Le sondage Odoxa, France Info, Le Figaro, Dentsu montre le soutien des Français au projet de loi Macron », projet pour lutter contre les ‘‘fake news’’ en période électorale, annoncé par Emmanuel Macron, lors de ses vœux à la presse. Peut-être ? Oui ? Mais si on y regardait de plus près ?

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« Près de 8 Français sur 10 en faveur d'une loi visant à lutter contre les "fake news" en période électorale », selon France Info. Si, si on vous le dit, c’est l’enseignement assuré d’une enquête réalisée auprès d’un échantillon de 1004 Français, interrogés par Internet, représentatif de la population française...

Passons sur les 15% de Français qui n’ont pas accès (volontairement ou non) à Internet (et qui n’ont pu être, et pour cause, interrogés par Internet). Bon, ceci étant dit, que nous dit le sondage ?

          Vocabulaire

Respectant la logique de l'exercice, il y avait tout d’abord une question concernant les pratiques : « Quelle est votre source principale d’information ? » On apprend alors que « les Français sont encore 61 % (voire même 78 % si on ajoute les agrégateurs comme Google News) à s'informer via les médias traditionnels ». Des « médias traditionnels qui vérifient leurs sources », nous précise bien Le Figaro. Ouf ! Nous sommes rassurés.

Mais, selon l’analyse d’Odoxa, il n’y a pas que ça. « 22 % des Français « s’informent EN PRIORITE via les réseaux sociaux ou sites non professionnels de l’information ». Ce qui « constitue un chiffre colossal » commente M. Odoxa (Gaël Sliman, patron, créateur, président et analyseur maison du sondage, garant de la scientificité de tout ça).

De pratique « principale » (et donc sans doute pas exclusive), on est passé à « EN PRIORITE », majuscules à l’appui. On ne va pas barguiner pour si peu, ‘‘principalement’’, ‘‘prioritairement’’, c’est assez proche, du pareil au même, kif-kif bourricot, non ?

Au Figaro, commanditaire du sondage, sous la plume experte d'Enguérand Renault, ça devient ceci : « Odoxa démontre que 22 % des Français puisent leur information uniquement sur les réseaux sociaux (Facebook, Google et YouTube) ou des blogs ». ‘‘Principalement’’, ‘‘prioritairement’’, ‘‘uniquement’’, c’est démontré, c’est par conséquent imparable, incontestable. Heureusement que Le Figaro, comme tout média traditionnel, vérifie ses sources. C’est lui-même qui nous l’a dit précédemment.

Broutilles assurément que ceci et les arguties dubitatives ne seront que calembredaines d’intellectuels obscurs, coupeurs de cheveux en quatre, incapables de comprendre les nécessaires glissements sémantiques à des fins pertinemment pédagogiques.

         Des questions judicieusement posées

On pourrait continuer et remarquer que les questions sont quand même fichtrement bien posées chez Odoxa. Il était question de savoir comment considérer l’annonce par le Président Macron, lors de ses vœux à la presse, d'un projet de loi contre les ‘‘fake news’’ en période électorale.

Bon, c’est assez simple, l’alternative était : Est-ce là « une bonne initiative car il faut mieux responsabiliser l’information sur les réseaux sociaux et les plateformes internet ?» ou bien une « mauvaise initiative car cette loi risque de porter atteinte à la liberté d’expression ?» D’une part une question positive contenant des éléments de présupposés positifs ; versus une question négative d’autre part, portant en elle une alacrité un tantinet outrancière.

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Que croyez vous qu’il en résulte ? Le résultat, score sans appel avec 79% contre 21%, donne une victoire par KO à ceux qui approuvent le chef de l’Etat. Et on note que 100% se sont exprimés ; aucun indécis, aucune personne sans opinion, aucun ou aucune qui rechignerait à répondre pensant que la question n’est pas bien posée, ou encore qu’il ne l’a pas bien comprise, qu’elle n’a pas suffisamment d’éléments en mains pour y répondre.

Cette volonté de légiférer sur les "fake news" est saluée par 79% des Français interrogés conclut France Info. Aussi trêve de finasseries procédurières, le résultat permet à Odoxa de titrer gaillardement « Les ‘‘Fake News’’ constituent un problème lourd pour les Français qui attendent impatiemment une loi sur le sujet ».

On pourrait remarquer que l’introduction de la question était « Vous personnellement pensez-vous plutôt ? »… Du plutôt oui au plutôt non, on a glissé vers l’attente impatiente, que dis-je, l’exigence. Les Français pensent donc que, sans attendre, il faut légiférer, trancher, éradiquer les ‘‘fake news’’ et qu’au final, notre bon et jeune Président est vraiment trop fort d’avoir pressenti et précédé cette revendication prioritaire de nos concitoyens.

Très subtilement, n’était-ce pas là, tout simplement, où il fallait en venir ? Il y a quelques jours Odoxa était épinglé pour un sondage, en mode bouée de sauvetage pour Gérard Collomb, portant, sur la sécurité des Français et, ‘‘en même temps’’, sur l’évacuation incontournable de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Le festival continue ; à quand le prochain épisode ?

On a hâte ! Merci déjà à Odoxa Dentsu Consulting (et à ses commanditaires aussi).

Jean-Jacques Cheval

Professeur des Universités en Sciences de l'Information et de la Communication

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