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Billet de blog 21 oct. 2017

Derrière les jalousies

«Je ne cèderai pas au triste réflexe de la jalousie française. Parce que cette jalousie paralyse le pays», Emmanuel Macron, Der Spiegel, octobre 2017.

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"Jalousie", Edvard Munch, (1907 ?)

L’utilisation du mot, du concept, ‘‘jalousie’’ est évidemment pensée, délibérée. Il s’agit de la dénonciation d’un sentiment, d’un défaut quasiment unanimement rejeté (pas toujours, en justice où il peut faire office de circonstance atténuante, compassionnelle), mais communément, c’est une posture détestable, médiocre, veule même.

L’envie est un péché, la jalousie est un très vilain défaut, son rejet est pratiquement sans appel. Contrairement à d’autres défauts qui peuvent à l’occasion devenir des qualités : l’orgueil par exemple. (Et, moi-même, je le confesse, considérant mon patronyme, mes racines bretonnes, il peut me plaire de revendiquer ce dernier, d’invoquer le « Cheval d’Orgueil », non sans une certaine malice, sans doute).

Pour ce qui est de la jalousie, il en va autrement. De la dénonciation d’une émotion, d’une attitude, on glisse aisément à l’invective envers les jaloux. On prête, à ceux qui nourrissent ce sentiment, les mêmes qualificatifs. En langage "macronien", ce pays, la France, ses habitants, les gens du commun, auraient donc une propension à être envieux des riches. Détestables, médiocres, veules, tous ensemble, ou dans une belle proportion, ils cultiveraient ces ressentiments inavouables, honteux, et tout ça, il faudrait certainement en convenir, n’est pas très joli, joli.

Je force le trait pensez-vous ? Mais non, il y a du dessein là-dessous vous dis-je, de l’intentionnalité derrière les jalousies.

Point sur points, le dessin s’affine, le portrait s’assemble, se complète, avec une certaine cohérence. La jalousie est une petitesse déplorable, une laideur de frustrés, la rance concupiscence des ratés. On peut la prêter aisément à ceux qui ‘‘ne sont rien’’, les ‘‘illettrés’’, ceux qui foutent le ‘‘bordel’’, mal fagotés, portant non des costumes, mais des ‘‘tee-shirts’’ ; "cyniques" ; "extrémistes" de bout de comptoirs, mais ‘‘fainéants’’ sans ambition aussi et surtout pas celle de réussir, d’entreprendre, de devenir ‘‘milliardaires’’, ni de suivre le conseil, pourtant bien simple et bien vieux, de François Guizot : « Enrichissez-vous ! » ; il y a belle lurette de cela, le 1er mars 1843, au cœur de la bourgeoise Monarchie de Juillet (et, au passage, c’est nous, les gens, qui sommes gens du passé).

Il va falloir s’y habituer sans doute, ne plus se surprendre d’être régulièrement tancé, admonesté, remis à notre humble place par ceux qui ont une pensée complexe et des visions au-delà du commun des mortels.

Mais, tout de même, ne peut-il y avoir quelques surprises à constater ce genre d’arguments, les "jalousies", maniés par des uns (et pas seulement M. Macron) qui l’ont avancé, exploité, instrumentalisé, et plus que souvent.

Point de pudeur, de sale jalousie, quand on monte les salariés du privé contre les fonctionnaires précisément désignés (qui eux, ont la sûreté de l’emploi, ces salauds !) ; ceux qui partiront à la retraite plus tôt en raison de leurs régimes spéciaux (avantages forcément indus, mais gagnés à la hargne des luttes passées tout de même) ; les enseignants avec leurs trop grasses vacances scolaires ; les cheminots qui ne payent pas le train ; ceux qui ne payent pas l’électricité… en guise d’argumentation sociale et politique, ils animaient et animent encore les ressentiments des uns contre les autres. Il faut bien nourrir, armer ces jalousies, dénoncer les ‘‘privilèges’’ et les ‘‘privilégiés’’ divers, attiser les divisions entre les salariés ‘‘nantis’’. Là, c’est pour la bonne cause rétorqueraient-ils, un principe sacré : l’égalité de tous. Mais, bien sûr, pour le plus grand nombre, pas pour tous, l’égalité par le bas, au ras des pâquerettes, au niveau des plus petits dénominateurs communs et des minimums sociaux.

Bref, il est un peu fort de café, comique certainement, de nous voir reprocher, de cette manière, avec cette mise en discours, ces éléments de langage, nos doléances et nos revendications adressées aux ci-devant prétendus « premiers de cordée » pour, peut-être, un peu plus, au moins, d’Égalité.

Jean-Jacques Cheval

Professeur des Universités

En sciences de l'information et de la communication

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