Consternation ? Surprise ? Inconscience ? Ou simple tactique ?

L’entêtement, la mâchoire serrée, la posture ferme des femmes et des hommes droits dans leurs bottes, sûrs de leur fait, sûrs de leur bonne étoile, quitte à fâcher leurs troupes, leurs propres amis, fiers de ne pas en démordre et de proclamer leur volonté d’aller jusqu’au bout, pour en découdre contre tous les conservatismes, les rigidités …

En effet, tout ceci a de quoi susciter l’étonnement, une certaine perplexité. C’est vrai, on est en droit de se demander si ces gens savent où ils en sont ? Et où ils vont bien sûr ? Et s’il y avait là une tactique, et si, par exemple, la tactique des Messieurs de l’Elysée et de Matignon, était la dissolution de l'Assemblée Nationale ? Un ‘‘coup d’après’’ prémédité en quelque sorte, une dissolution autour de l’été (avant serait plus efficace), face à l’échec annoncé de la réforme de la constitution (et particulièrement de la déchéance de nationalité), face à l’échec pressenti sur la réforme du droit du travail… défaites prévisibles, mais courageuses, ou bien déroutes provoquées ? Dès lors François Hollande pourra poser un constat en apparence ‘‘vertueux’’ : « Je n’ai plus de majorité, je dissous ». Il en appellera au peuple et cette fois ce n’est pas la gauche de la ‘‘gauche’’ qui pourra le critiquer, Jospin l’ayant été suffisamment pour avoir établi le calendrier qui renforçait la présidentialisation du régime (présidentielle, suivies des législatives). Démocrate, il en appellera au peuple, non pas seulement sur un référendum local et aérien à la fois, mais à l’échelle du pays tout entier.

Bon, ça c’est pour la galerie, on est d’accord. L’objectif réel et escompté sera de rebattre les cartes sur un calendrier que l’exécutif aura décrété et qu’il voudrait espérer maîtriser, en profitant d’une situation, d’un agenda politique jugés favorables.

Résumons les possibles arguments : - Il n’y a pas (encore) de leader naturel pour la droite LR (tous pris dans la querelle de leur primaire), pas d’équipe cohérente capable de conduire l’opposition et ça va durer encore des mois ; - à ‘‘gauche’’ c’est tout aussi compliqué, entre les confus partisans d’une primaire ‘‘à gauche’’ et ceux qui sont contre ; - l’extrême-droite reste là, sans doute forte du 1er tour des régionales, mais elle rumine ses échecs du deuxième tour (faute d’alliances et de ralliements, il lui a été impossible de franchir la barre majoritaire et d’être vraiment victorieuse, ce qui pourrait se reproduire souvent aux législatives), mais pour autant, elle peut encore servir d’épouvantail utile, la baudruche n’est pas éventée ; - les Verts sont divisés et surtout incertains, inconstants, comme toujours et quels qu’ils soient d’ailleurs (‘‘Cossistes’’ ou ‘‘Duflotistes’’) ; enfin il y a des ‘‘centristes’’ qui ne savent comment exister, mais qui aimeraient bien pourtant, et auxquels les Messieurs susnommés font les yeux doux.

Donc pourquoi ne pas créer, avant l’heure, l’occasion (rêvée ?) de redistribuer les rôles, de pousser les uns et les autres à se dévoiler, se positionner, se repositionner, d’écarter aussi les fâcheux, les importuns.

Atteindre le songe d’une nouvelle majorité contre les ‘‘archaïques’’, les ‘‘dixneuviémistes’’ (dixit Valls) qui descendront bientôt dans la rue (s’ils sont nombreux et que ça barde un peu, ce n’en serait que mieux, histoire d’affoler suffisamment le jeu), les égoïstes salariés qui refusent les réformes nécessaires, les extrémistes de tout bord. Histoire de rallier ceux qui ont des convictions amies, il y en a ! (« L’avenir, la modernités sont dans le camps des réformistes réalistes, raisonnables et courageux ») ; d’identifier et sélectionner ceux qui veulent y aller, parce qu’ils se cherchent une place ou qu’ils ne veulent point perdre la leur ; trier, choisir ceux qui souhaitent rempiler et ceux qui veulent percer. Il y en aura, forcément, et chez les dénommés ‘‘Frondeurs’’, mais aussi, hélas, on peut le prévoir chez des camarades… comme lors des trois dernières élections. « Je me présente contre vous au premier tour, mais d’ors et déjà au deuxième… vous pouvez compter sur moi, si besoin bien sûr, au nom du Front républicain, des dangers divers et variés, sans compromission, mais… » Ou bien « Je suis contre vous, mais il faut tenir compte des conditions locales, de l’identité de la circonscription, du territoire », etc. Au lieu d’être porteuses d’une légitimité politique démocratique nationale, les législatives sont devenues d’énièmes élections locales — pour le plus grand bien de la logique régalienne de la 5ème République : il n’y a qu’un seul tenant du vote national, le Président.

En outre, les batailles législatives favorisent les appareils institués : réunir, mobiliser autant de candidats que de circonscriptions ne se fait pas en un claquement de doigt pour les courants d’opinion émergents et non préalablement suffisamment structurés. Bousculés par l’urgence, il y aura là une option pertinente pour écarter d’emblée un certain nombre d’empêcheurs de politiser dans un entre-soi commode.

Certes, la ‘‘dissolution plébiscitaire’’ est une option risquée (1830, 1877, 1997) ; mais ce peut être judicieux aussi (1962, 1968). Et d’ailleurs, en 1997, si les conséquences furent funestes pour la majorité et son gouvernement (et pour son chef de l’époque également, mais pas forcément à long terme), elles furent moindres pour le président réélu en 2002.

Demain, il peut en être de même, ou non… Les projections sont incertaines et peuvent s’inverser, en effet, qui sait… Mais n’est-il pas intéressant, au demeurant, que des opportunités, rivalités et calculs personnels puissent y jouer leur va-tout. Ah !  Le délicieux risque d’être concurrentiels sans être antagonistes.

Ainsi, face à la déroute annoncée de 2017, face à une déliquescence du pouvoir et de la confiance qu’on lui accorde, que rien ne peut entraver, le risque d’une brève cohabitation, sur quelques mois entre 2016 et 2017, vaut peut-être la chandelle d’une tactique hasardeuse, d’une défaite temporaire envisageable. L’essentiel c’est qu’au moins on aura fait « bouger les lignes », on aura « changé de logiciels » pour employer ces expressions exécrables à la mode. Et sans non plus courir le risque de passer cul par dessus tête, car on arrivera bien à s’entendre, à tirer des marrons du feu, à sauver l’essentiel, en attendant le coup d’après-après.

‘‘Tactique’’ je dis bien ‘‘tactique’’ et non ‘‘stratégie’’, car ceci nécessiterait plus de hauteur de vue que n’en ont les Messieurs de l’Elysée et de Matignon. Je peux me tromper, pourtant je suis prêt à prendre les paris sur cette éventualité et je parie, au minimum, que certains caressent ces hypothèses dans le sens du poil.

Auquel cas, la stratégie de celui qui refuse les illusoires nouveaux traits et contours, les nouveaux logiciels ‘‘buggés’’ par avance, pour revenir au fondamentaux (ainsi se souvenir qu’être de gauche, c’est monter encore et toujours à l’assaut du ciel – que l’on y croit ou pas – et rester insoumis aux oppressions, comme aux conjectures) ; celui à qui on reproche d’être parti trop seul (63 483 soutiens tout de même, au jour et à l’heure où j’écris ceci, et parmi eux, vous vous en doutez, l’auteur de ces lignes), celui que l’on réprimande pour s’être déclaré trop vite (mais qui de fait ne se laissera pas si facilement imposer un agenda), la stratégie de cet homme-là pourra se révéler payante. C’est en tout cas ce que j’espère et on l’en remerciera.

 Jean-Jacques Cheval

 

(Péninsule du Pélion (Grèce), août 2015, photo personnelle) © Jean-Jacques Cheval (Péninsule du Pélion (Grèce), août 2015, photo personnelle) © Jean-Jacques Cheval

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