Jeanne Candel Cie La vie brève, Demi-Véronique: un échec intéressant

S’inspirer de la célèbre 5e symphonie de Mahler est, pour un metteur en scène, un droit indiscutable. Mais il est douteux que ce soit réellement praticable, sauf à réduire la musique à un élément de décor. L’expérience musicale – du moins celle que l’aristocratie et la bourgeoisie ont mise en forme – tend à l’autarcie...

Demi-Veronique © ©JeanLouisFernandez033 Demi-Veronique © ©JeanLouisFernandez033

 

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S’inspirer de la célèbre 5e symphonie de Mahler est, pour un metteur en scène, un droit indiscutable. Mais il est douteux que ce soit réellement praticable, sauf à réduire la musique à un élément de décor. L’expérience musicale – du moins celle que l’aristocratie et la bourgeoisie ont mise en forme – tend à l’autarcie. La musique est un art majeur, un art qui, apparemment, n’a pas besoin d’autre chose pour être légitime. Elle est un luxe : le pendant culturel de la domination politique et économique. La musique classique est une musique de classe.

Cet aspect génère un type de discours et des manières spécifiques. Respect pusillanime de l’œuvre, usage sérieux de la notion de génie, propension à l’extase et à l’admiration, connaissances savantes et plaisirs sophistiqués. La musique populaire (celle que les bourgeois et les esthètes méprisent), à l’inverse, est réputée s’opposer terme à terme à la musique classique. Dérision, humour, moquerie, grotesque, rigolade.

L’œuvre musicale (selon la bourgeoisie) requiert d’écouter. D’où la sobriété vestimentaire et comportementale des concerts dont le modèle est l’office liturgique. Une salle de concert ressemble à une église, un théâtre, où une communauté cultivée viendrait éprouver la vérité des valeurs distinctives qui la signifient.

Ainsi, se saisir de la 5e symphonie, l’associer à tout un ensemble d’actions grotesques et ridicules, c’est forcément transgresser un interdit petit-bourgeois issu de l’idéologie de la musique classique. Mais la question se pose : qui soutient encore un tel interdit ? Qui croit encore à l’œuvre sacrée, intouchable ? Quel spectateur – je parle du spectateur moyen, réel, qui vient voir ce genre de spectacle, qui a souvent vu les précédents de Jeanne Candel – est vraiment choqué par le traitement « dégradant » administré à la 5e de Mahler ? N’a-t-on pas affaire ici au conformisme de l’anticonformisme ?

 

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« Ballet théâtral, épopée musicale » ? Ces formules (données dans la fiche de salle) sont chargées d’accroître le contraste entre la majesté symphonique et l’abjection de ce que l’on voit sur le plateau. Une allusion à l’œuvre au noir des alchimistes ou au christianisme (via le poisson) ne suffit guère à donner un fil même léger. Beaucoup de séquences incompréhensibles, un vautrement perpétuel, bref, la proposition d’une régression anale. Les acteurs – d’une action d’autodestruction – se roulent dans la fange, se souillent diversement, piétinent et l’œuvre mahlérienne et le statut du comédien qui ne porte, ici, aucun texte ni aucun rôle. Le spectateur est témoin de la mise en visibilité d’un cloaque inconscient.

Le point central est le suivant : les personnages sont inexistants, ce sont des figures pulsionnelles, des formations hétéroclites, des forces corporelles affairées à d’énigmatiques rituels. Les corps mêlent des formes connues et des figures insensées. L’ordre est mis à mort, chez ses célibataires, même. Mais les actes forment une matière lourde. Si bien que l’accumulation d’objets absurdes fabrique un néant rempli, un vide débordant et sans nom. Cependant, l’effet sur le spectateur reste incertain. Advient alors un ennui imperturbable.

Peut-être ce spectacle est-il inachevé, aux deux sens. Il est inabouti : il faut le remettre en chantier. Ou bien il reste encore à l’achever (comme on achève les chevaux), c’est-à-dire à tuer le spectaculaire. Tout se passe comme si la vérité de ce spectacle était la négation du spectacle mais abandonnée en cours de route. Ce renoncement à l’entreprise de destruction est la trame secrète de cette proposition. Le potachique dans lequel l’on se roule, tel un vautre exubérant, est le marqueur de l’échec du projet initial. En rester à la tentative était donc inévitable.

En ce sens, cette proposition est paradoxale : un spectacle qui nie le spectacle ou le ramène à la représentation d’événements psychiques inchoatifs et antérieur tant au langage qu’à la forme des choses. Un spectacle d’avant la langue et d’avant les choses identiques à elles-mêmes, stables, autonomes. Mahler est un prétexte : il fonctionne comme une autorisation de se soustraire à l’ordre social des dénominations et des assignations doubles (des mots aux choses et des consciences aux mots) car c’est une musique pulsionnelle, émotionnelle, un grand océan en fusion, une marche funèbre, un volcan lactescent, un feu noir, une longue trainée de pluies blanches et bleues, une fête épique et joyeuse.

Sans doute la dérision a-t-elle pour double fonction de protéger l’idée même d’œuvre ou même, plus à ras de terre, celle de spectacle ; et de protéger le spectateur des effets pénibles de la dissociation et de l’effondrement des formes. Car le spectacle en général communique avec l’espace du monde de la vie, en confirme les structures profondes, ratifie les grandes opérations anthropologiques qui instaurent les sociétés c’est-à-dire assignent les êtres à de grandes catégories séparées : les êtres humains, les êtres vivants non-humains, les êtres techniques, les êtres imaginaires. Ici, on aperçoit que, sur cette scène, la fable d’un grand chaos créatif, retournant à l’indivision primitive, flotte çà et là, comme une possibilité vers quoi la main se tendit puis renonça.

Ce qui a manqué à ce spectacle, c’est la radicalité, c’est-à-dire l’audace. C’est au mirage de l’absurdité que Jeanne Candel et la Cie la vie brève succombèrent. L’absurde est certes une contestation du sens des choses admises, mais cette contestation est l’affirmation d’un sens : celui-là même de la désobéissance du côté du sujet, le sens d’être absurde du côté de l’objet. Tandis qu’elle détruit ici, elle conserve là. Le débris de ce qui est détruit hante cette destruction qui avoue son inachèvement perpétuel. Jeanne Candel et la Cie la vie brève, encore un effort si vous voulez être vraiment radicaux.

Jean-Jacques Delfour

 

Vu théâtre Garonne le 17 février 2018.

 

Demi Véronique © ©JeanLouisFernandez Demi Véronique © ©JeanLouisFernandez

 

 

 

 

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