Jean Santeuil de Proust, mis en scène par Agathe Mélinand : un spectacle prétentieux

Ce quasi-roman de jeunesse contient trois livres différents : une esquisse préparatoire pour la Recherche du temps perdu, le récit, un peu codé, de la jeunesse et de la vie de Marcel Proust, enfin un laboratoire d’écriture où l’écrivain perfectionne son style...

Ce quasi-roman de jeunesse contient trois livres différents : une esquisse préparatoire pour la Recherche du temps perdu, le récit, un peu codé, de la jeunesse et de la vie de Marcel Proust, enfin un laboratoire d’écriture où l’écrivain perfectionne son style. S’il est totalement impossible de monter au théâtre comme au cinéma, la Recherche elle-même, il n’est pas moins radicalement infaisable de monter Jean Santeuil. Peu importe si ce texte a peu attiré l’attention des proustologues. Quel intérêt à tenter la gageure de le montrer au théâtre, sinon de distinction ?

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Rien ne remplacera la lecture d’un texte de 900 pages où le récit voisine avec des pensées philosophiques profondes, des contes (comme « Le bicycliste, la cocotte et la grotesque camériste »), des allusions précises à l’histoire politique du temps, des rêveries sensorielles, des moments poétiques. De même, la Recherche… est un monument dont la lecture s’étire dans la durée, précisément afin de produire – dans la vie psychique du lecteur – l’effet d’éternité propre à l’expérience de la réminiscence interne.

D’un côté, le narrateur relie par la sensation son présent et un lointain passé enfoui dans l’enfance ; de l’autre côté, le lecteur relie son présent (Le temps retrouvé) et le passé de sa lecture (Du côté de chez Swann, À l’ombre des jeunes filles en fleur, etc.). Le très long Côté de Guermantes – qu’il faut lire en entier non pas malgré ses mille pages mais pour elles – forge une épaisseur de temps sédimenté qui éloigne dans la mémoire les merveilles des deux premiers volumes et provoque chez le lecteur une expérience analogue (dans sa lecture) à celle racontée par le narrateur (dans sa vie).

C’est pourquoi, malgré l’injonction de Mark Twain (« Ils ne savaient pas que c’était impossible alors ils l’ont fait »), il est rigoureusement impossible de montrer la Recherche… dans une durée ramassée, même longue eu égard aux durées possibles au théâtre ou au cinéma. Sauf à perdre ce qui faisait l’intention philosophique sous-jacente de tout le roman.

De même que La recherche du temps perdu a été, pour le milieu savant et philosophique, un objet d’écriture incontournable (chaque grand penseur a pondu une théorie sur Proust), une preuve de puissance intellectuelle, un marqueur de qualité au-delà de l’université, de même vouloir monter au théâtre une telle œuvre ou sa petite sœur (Jean Santeuil) relève à l’évidence d’une stratégie sociale de distinction.

L’audace de se frotter à ces monuments intimidants, sorte de cathédrale de la bourgeoisie triomphante des deux derniers siècles, constitue un bénéfice symbolique considérable. Jean Santeuil présente l’avantage de signifier une certaine érudition, c’est-à-dire une distinction au carré. Laquelle témoigne du souci d’exhiber toujours un savoir plus important que le théâtre lui-même. Agathe Mélinand se prend pour une universitaire : le statut d’artiste lui semble insuffisant.

La gageure paraît moins impossible dans la mesure où Jean Santeuil est inachevé. Les passages obligés (par exemple le baiser maternel et vespéral, l’amitié entre invertis) laissent une large manœuvre. Le spectateur peut jouir çà et là de quelques (rares) passages délicieux (plutôt pendant la première heure), portés par un décor sobre, aligné sur le signifiant « raffiné », un jeu plutôt léger – excepté pour la duchesse de Réveillon affecté d’un accent ampoulé et ridicule sans être drôle. La disqualification de l’aristocratie, démarrée en 1792, détrônée par la bourgeoisie, est bien posée, vers 1900, voire tenue pour définitive. Faut-il en rajouter ? L’œuvre de Proust est tout entière une promotion de la grande bourgeoisie intellectuelle, un amour insatiable pour l’aristocratie et une nostalgie pour cette classe sociale qui a réussi pendant si longtemps à cumuler tous les pouvoirs.

Les passages, assez nombreux dans le texte, où il est clairement fait allusion à la sexualité, amour champêtre près d’une rivière, maison de passe, repas suivis d’orgie, sadisme, passent presque tous à la trappe. C’est donc un texte épuré, passé au filtre d’une censure bien-pensante, réduit à presque rien, qui finit, poussé vers le néant, par distiller un ennui profond. Ce spectacle, pauvre et cachectique, dure une heure de trop. Autant aller voir autre chose, moins prétentieux et moins vide.

Jean-Jacques Delfour

 

Vu au TNT le 18 novembre 2017

Jusqu’au 16 décembre au TNT, Théâtre National de Toulouse.

 

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