Exhibit B : le théâtre antiraciste de l’art

Exhibit B n’est pas un zoo humain mais la représentation artistique d’un zoo humain. La différence avec les zoos humains de l’époque coloniale est simple : le racisme est devenu socialement, c’est-à-dire politiquement, juridiquement et esthétiquement, un crime. Or montrer un crime au théâtre, ce n’est pas le commettre.

L’art est une pratique de souveraineté : un artiste est en droit, en tant qu’artiste, peu importe sa couleur de peau, de représenter un zoo humain en prenant appui précisément sur l’universelle condamnation du racisme, laquelle forme un aspect majeur du contexte historique actuel.

Le sens d’une œuvre d’art ne vient pas à l’œuvre d’art ni de la décision de l’artiste seul, ni seulement des réactions des spectateurs, mais de l’ensemble historique de la société environnante qui distribue les valeurs, fixe les horizons d’attente, sélectionne les normalités autant que les scandales, et ventilent les possibilités d’actions et de réactions, définissant ainsi des marges d’interprétations et donc de discordances.

La polémique, quel qu’en soit l’objet, résulte toujours d’une discordance d’appréciation certes mais surtout de la coexistence, à une même époque, de temps historiques différents. Ici, les anti-Exhibit B agissent et parlent comme si le rejet du racisme n’avait pas atteint un niveau d’évidence tel qu’un artiste blanc pouvait proposer, avec des comédiens noirs, une installation théâtrale représentant un dispositif raciste de l’époque coloniale.

La polémique est possible en raison de l’indétermination relative de que c’est que le racisme ainsi que de la relative incertitude de ce que c’est qu’une œuvre d’art. La controverse est normale : Exhibit B suppose peut-être une universalité de l’anti-racisme plus étendue que ne le pensent d’autres spectateurs qui s’estiment fondés à y voir un véritable « zoo humain » c’est-à-dire la répétition d’un geste colonial.

Cependant, reprocher à cette installation théâtrale de refaire un zoo humain colonial est absurde : cela revient à nier ce changement culturel énorme qu’est l’effondrement de l’idéologie raciste et le recul tout de même massif des pratiques racistes.

S’il fallait interdire de montrer, fût-ce dans un champ artistique, les conditions de survie des Noirs emprisonnés dans les camps coloniaux, alors il fallait demander l’interdiction de 12 years a slave et de tous les films, pièces de théâtre, romans, récits, tableaux, qui, depuis des décennies, dénoncent la barbarie esclavagiste. Les polémistes auraient pu attaquer Macbeth de Verdi mis en scène par le même Bret Bailey.

Du coup, cette polémique, loin de devenir une controverse apaisée sur ce qu’on entend par racisme et par œuvre d’art, ressemble à un accès de moraline. Elle semble dominée par la bonne conscience, par un souhait inavoué (mais normal) de contrôler l’art. Pire, il est possible de discerner une tentative de dissimuler l’une des armes des crimes racistes.

En effet, cette installation ne semble pas proposer au spectateur d’occuper la place d’un visiteur de zoo humain de 1900, chose impossible. Comme tout œuvre d’art, elle n’est pas la répétition d’un fait social mais la proposition d’éprouver le regard d’un anti-raciste (certes présumé) d’aujourd’hui sur ce que pouvait voir, jadis, un être humain, blanc, commun, de l’époque, tenant le plus souvent le racisme pour une évidence aussi massive que l’existence des montagnes ou la supériorité civilisationnelle de la France.

Cela suppose un spectateur affuté, résistant, capable de supporter à la fois la représentation de la violence coloniale (hallucinante) et de discerner en même temps une actualité : la cage de discrimination et de relégation existe toujours comme un fait social, malgré l’histoire. Et il y a toujours des racistes (quoiqu’ils n’aient pas le pouvoir). Mais ce n’est pas la faute de l’œuvre d’art.

Jean-Jacques Delfour, ancien élève de l’École Normale Supérieure de St. Cloud, dernier livre paru : La condition nucléaire. Réflexions sur la situation atomique de l’humanité, L’Échappée, 2014.

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