Les trois soeurs de Tchekhov mise en scène par Kouliabine : une habile supercherie

Comment se faire remarquer en montant pour la énième fois Les trois sœurs de Tchekhov ? Le théâtre est un marché, dont la partie la plus prestigieuse est soumise à une forte concurrence entre metteurs en scène. L’entrée sur ce marché d’élite est conditionnée par une prime à la distinction.

Comment se faire remarquer en montant pour la énième fois Les trois sœurs de Tchekhov ? Le théâtre est un marché, dont la partie la plus prestigieuse est soumise à une forte concurrence entre metteurs en scène. L’entrée sur ce marché d’élite est conditionnée par une prime à la distinction. Tout produit un peu spécialisé, sur un marché quelconque, ne peut exister qu’à la condition d’assurer une fonction donnée mais avec un supplément distinctif marqué par le signifiant « originalité », « audace », « culot », « provocation », etc.

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L’histoire de l’art confirme en général ce phénomène social. Le scandale n’est rien d’autre que la production d’un signe distinctif transgressif qui assure une visibilité ponctuelle et sera assimilé par le marché. Tchekhov est devenu un classique, pourvu d’un large marché de spectateurs mais assez volatiles à cause précisément de cette familiarité. Dans ce cadre, comment se distinguer ?

Timofeï Kouliabine a trouvé un truc un peu nouveau : couper la parole aux comédiens. Attaquer le corps-parlant de l’acteur. Le priver d’un moyen essentiel. On objectera qu’il s’agit seulement d’un changement de langue : plutôt que le russe ou sa traduction en français, la langue des signes, celle-là même qu’utilisent les sourds-muets. Le reste serait intact : jeu de comédien, décor, sons des choses, sons sourds des comédiens accompagnant leur gestuelle.

Le résultat défait les intentions. Les comédiens sont comme castrés. La gestuelle de la langue des signes est très fine et quasiment invisible sur ce grand plateau. La voix porte, elle traverse l’espace et m’atteint jusque dans ma place de spectateur. Rien de tel pour la langue des signes. Inconnue de la plupart, elle disparaît encore un peu plus lorsqu’il faut lire la traduction. Il est donc rigoureusement impossible de voir cette langue de signes. Ce qui contraint les comédiens à surjouer, comme au temps du cinéma muet. Et les spectateurs à suppléer sans cesse au vide ainsi généré.

La prétention de donner Tchekhov en langue des signes est une intention, une annonce, la promesse d’une exception, mais sans réalité ou si faible qu’elle en devient insignifiante. En revanche, il est manifeste que ce coup médiatique est une tentative (ratée à moitié) de distinction mais qui est protégée par la répugnance bien-pensante à l’idée d’avoir l’air de critiquer la culture sourde. D’où la standing ovation du public à chaque représentation. Ce spectacle est une supercherie. Mais il ne pourrait pas être vu ni applaudi sans la complicité d’un public ratatiné dans le conformisme esthétique c’est-à-dire, ici, dans la moraline.

Jean-Jacques Delfour

 

Vu au TNT le 21 octobre 2017

 

(c) Victor Dmitriev (c) Victor Dmitriev

 

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