La catastrophe insue du viol ordinaire

La domination masculine est si puissante que le viol des femmes et des enfants demeure invisible, c’est-à-dire dénié trois fois : en tant qu’acte réel d’agression, en tant que mise à mort symbolique, en tant qu’événement anthropologique constituant une société perverse.

Le viol et ses dénis sont une confiscation de la jouissance d’exister qui confine à un interdit de vivre, une injonction à demeurer objet face à un sujet viril qui tend à la toute-puissance. Le viol est un opérateur social normatif : il génère tout un monde, un monde dans lequel les hommes font une guerre perpétuelle aux femmes. Le viol porte un désir de tuer le sujet dans l’autre. La naturalisation de la féminité déclasse les femmes qui, en devenant autre, ne font plus tout à fait partie de l’humanité (cf. le galimatias d’Emmanuel Levinas dans Le temps et l’autre). Le viol est le corrélat social réel du discours sur l’altérité des femmes.

Le viol est nécessaire à la société virile. Toute la société repose sur le viol. Elle s’appuie sur une différence présumée naturelle entre homme et femme. Mais cette différence apparaît de plus en plus artificielle et arbitraire dans les métiers, les responsabilités, les actions. Dès lors, il ne reste que la force physique alliée à la menace terrifiante de tuer, c’est-à-dire soumettre par la peur d’être anéanti : tuer le sujet vivant en elles afin que les femmes comprennent bien qu’on ne plaisante pas avec la supériorité masculine. Le viol est signe de puissance et aveu de son échec.

Le violeur est accompagné et porté par toute une société qui compte bien que le message soit martelé et forme un carcan de terreur et de souffrance apte à fixer une aliénation aussi grande que possible. Le viol est une affaire politique. Le viol est une attaque radicale contre la liberté, comme puissance de vie, c’est-à-dire puissance de jouir, donc puissance de créer. Contre la liberté et la puissance créatrice des femmes.

C’est parce que l’affirmation des maîtres implique l’empêchement des autres d’accéder à la jouissance que le viol en est l’outil matriciel. Le pouvoir se construit sur une confiscation de la jouissance créatrice : le viol d’enfant est la forme idéale de cet accaparement. Il articule, dans une distance infranchissable, la terreur d’un sujet enfant forcé de vivre sa mort comme sujet et la jouissance d’un adulte qui objétise l’enfant à la limite de la mise à mort. Le viol des femmes adolescentes ou adultes conserve cette structure infantile, qui est certes le symptôme de l’immaturité profonde des violeurs mais aussi le signe d’une domination qui cherche à se naturaliser, à se légitimer.

Le viol produit la loque-victime, convoque l’objet-déchet et prépare le corps-marchandise. La logique du viol, opérateur de domination, engendre la victime mais la fonction de cette notion n’est pas seulement de déclencher compassion et soin. La victime d’un viol est souillée et cette souillure la transforme en loque, en être dénué de valeur : d’où l’objet-déchet qui hante, sous l’oripeau de la loque-victime, les violé-e-s. Or leur désir existentiel le plus vif est précisément de ne plus être victime, de recouvrer une valeur, une existence débarrassée de cette souillure.

Le viol épingle, par le côté loque, sur les victimes, l’objet-déchet, c’est-à-dire soi-même comme cadavre, image de soi absolument insupportable sans étayage imaginaire de dénégation. L’objet-déchet hante la vie psychique et multiples sont les efforts de son déni. Le viol est une stratégie qui consiste à extrader l’objet-déchet et à l’attacher exclusivement aux violé-é-s (dont l’enfance et la vie servent de serpillière et de poubelle, d’éponge à absorber l’objet-déchet). Ce qui explique la tendance sociale commune à perpétuer la souillure au lieu de contribuer à sa liquidation. Cet intérêt infâme guide en sous-main le regard ambigu sur le viol, qui oscille entre réprobation et bienveillance.

La lutte contre le viol n’est pas qu’une affaire individuelle. Elle est un fait politique de première importance : avec elle s’engage un combat pour la jouissance, c’est-à-dire pour ce qui investit primairement l’action, les choses, les êtres humains, tout ce qui constitue en somme le monde humain. Le viol pose un interdit de jouir dont la portée excède l’individu. Toutes les pratiques humaines qui engendrent une restriction de la jouissance créatrice – le travail aliéné, la surexploitation capitaliste, la surexcitation marchande, la domination politique, l’emprise technologique, « le viol des foules par la propagande » (Tchakhotine), l’extension du domaine de la pornographie, la globalisation forcée – confirment implicitement la logique du viol qui apparaît non plus comme un fait marginal et regrettable mais comme une structure de notre monde aliéné, générale et approuvée.

L’incitation au viol n’est pas seulement le fait de discours ou d’image filmique explicites. Elle est immergée dans toutes les pratiques sociales frappées par l’aliénation. La réduction à un problème « sexuel », à des pathologies individuelles, entretient la cécité sur le caractère anthropologique de l’incitation au viol dans les sociétés masculines. La structure politique et économique de ces sociétés est fondée sur le principe du viol : attaque simultanée contre les corps et les esprits, contre la faculté de jouissance créatrice, c’est-à-dire contre la conversion de la vie en action, d’où l’incitation fondamentale à la passivité. Si la violence historique est possible, ce n’est pas seulement en raison d’une supériorité des moyens techniques de domination ; c’est aussi parce que la « passivité » a été intériorisée, c’est-à-dire l’auto-restriction à la simple survie, dont l’aspect d’activité certes réduite est dénié dans le terme même de passivité. Le viol est l’archétype de la violence historique.

Jean-Jacques Delfour

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