Hubert Colas et Annie Zadek, Nécessaire et urgent, une tentative textuelle de monument

La mise en scène du génocide nazi des Juifs d’Europe est toujours confrontée au même dilemme : représenter donc trahir, raconter donc imaginer[1].

La représentation simulatoire, qui s’efforce de reproduire, ne peut éviter d’inventer, de transformer, bref d’amortir : la représentation, en tant que fabriquée, construite, même réaliste, substitue des images limitées à une réalité infinie et infiniment catastrophique. Son aspect fictionnel rapproche l’objet-témoignage de l’objet-distractif, au détriment du réel qu’il s’agissait pourtant de rendre plus présent.

La représentation narrative, qui renonce aux images faites (cinéma, théâtre), n’évite jamais la production d’images psychiques bricolées à partir d’autres images, c’est-à-dire d’emprunts aux films d’archives, aux photos, aux films de fiction. Son aspect écoute de témoignage n’empêche pas l’intervention du fantasme (des images internes).

La solution proposée par Annie Zadek et Hubert Colas consiste à raréfier les images, jusqu’à une petite série dont le symbolisme est cependant transparent, et à opérer un long interrogatoire qui change d’interlocuteurs et fait rupture avec la logique des textes de témoignages.

L’image est une boite en verre, habitée par des miroirs, dans laquelle circulent des formes humaines, fantômes revenus du passé, survivants obsessionnels, images des victimes qui hantent non seulement les survivants mais tous ceux qui se sont laissés touchés par le scandale épouvantable du génocide. Le remplissage de cette boite par une fumée blanche, saturant lentement l’espace, figurant, dans les échappées, des panaches de cheminées, convoque les faits monstrueux des mises à mort et des disparitions des cadavres (la boite en verre pourrait être associée au hublot des chambres à gaz d’Auschwitz[2]).

Le témoignage, textuel ou en image, est la tentative de perpétuer dans la mémoire un événement passé, donc faire monument. Cette monumentalisation exige fidélité et honnêteté, c’est-à-dire la soumission à un réel posé comme référence et dont la représentation doit éviter la trahison, c’est-à-dire, finalement, l’intervention du récepteur ou du spectateur-lecteur dans le témoignage recueilli.

Annie Zadek pose immédiatement sur scène non pas le témoin du crime mais le témoin du témoignage, le fils ou la fille du survivant, la petite-fille ou le petit-fils d’une victime, ou la génération suivante qui a appris l’existence du génocide encore plus tard et qui peut n’avoir eu aucune perte dans sa famille : le cercle des témoins du témoignage s’élargit sans cesse (il se rétrécit aussi dans certains milieux).

Ce déplacement a une portée historique. La catastrophe de l’Histoire, de telle sorte que sa réalité demande des décennies pour parvenir à un peu de visibilité, tend à écraser les générations suivantes. Celles et ceux qui sont nés après 1950 sont en droit, avec la connaissance du génocide, d’exister dans leur propre historicité, c’est-à-dire d’assumer une créativité de l’histoire qui s’émancipe du poids du témoignage.

Être reconnu comme témoin du témoignage et obtenant ainsi la reconnaissance d’une position propre qui ne se réduise pas à la transmission ou à l’assurance d’avoir bien été frappé par la connaissance du témoignage. Ne plus être seulement les témoins du témoignage mais devenir les témoins de leur propre histoire, celle de la réception du témoignage et des bouleversements, troubles, interrogations, doutes, que ce dernier a suscités.

Une sobriété apparente, mais surtout une sorte de colère contenue, teinté ponctuellement d’une quasi-véhémence silencieuse, tel est le jeu, en nuance et efficace, des deux comédiens : Bénédicte Le Lamer et Thierry Raynaud, admirables.

Jean-Jacques Delfour

 

Au théâtre Garonne, Toulouse, jusqu'au 13 décembre 2014.

2 photographies visibles ici: Micrologos


[1] Cf. mes propres contributions à ce débat sur l’imagologie de la Shoah : La pellicule maudite, dans L’Arche, juin 2000, p. 14-17. L’imagerie sotériologique de la Liste de Schindler dans La Voix du regard, n°13, automne 2000, p. 66-77. Bénie soit la belle vie à Auschwitz?, dans Trafic, n°35, automne 2000, p. 61-80. La Shoah, fait métaphysique, dans Les Temps modernes, décembre 2000/février 2001, n°611-612, p. 327-332.

[2] Sur les assassinats de masse et sur les opérations mobiles de tuerie, cf. Rawl Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Paris, Fayard, 1988.

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