La fabrique des perdants radicaux: la production sociale des terroristes

On ne naît pas terroriste : on le devient. Les hommes de terreur sont issus du même système qui fabrique de l’autre côté des gagnants arrogants, riches et puissants, asociaux et jouisseurs. Ceux-ci vivent grâce à la surexploitation des êtres humains, c’est-à-dire à un nihilisme social et financier. Plus la jouissance des riches est intense et variée, plus abyssal est le gouffre de pauvreté, de résignation, de maladie, d’impuissance, dans lequel croupissent les pauvres. Les perdants radicaux sont d’anciens pauvres qui refusent cet abyme et, tout comme s’ils s’identifiaient aux riches, deviennent eux aussi des soldats du nihilisme, mais des soldats en apparence sans contrôle et sans profit. Ce sont des révoltés sans révolution.

Le pouvoir des puissants dépend de techniques de nihilité. La chose naturelle est niée par le travail, lequel est nié par la marchandise, qui à son tour est niée par l’argent ; la production spéculative financière nie le travail en lui substituant le jeu et la ruse. La maîtrise du pouvoir assure un contrôle idéalement total de la société, par la négation de l’existence civile des dominés (sous-représentation politique des groupes exploités), par la négation de la pluralité des voix dans l’espace public (journalisme de révérence) et par la négation des fins socialement utiles assignées aux technosciences (science asservie). Toutes ces techniques de pouvoir négatives sont, à la différence des techniques terroristes, discrètes, presque invisibles : les crimes sociaux et politiques des riches ne laissent guère de traces – excepté aux yeux de la sociologie.

L’hyper-capitalisme contemporain fait bien plus de morts que tous les terroristes officiels réunis. Mort par le chômage, la maladie, la pauvreté. Les perdants radicaux rejettent les statuts possibles : le raté (résigné), la victime (indemnisable), le vaincu (soumis). Ils passent à l’acte : leur violence explosive, jugée irrationnelle et scandaleuse, fait parler d’eux. Ils sortent de l’invisibilité, ils terrorisent, ils existent. Eux aussi, ils ont une petite part du gâteau social de la célébrité, un quart d’heure voire plus s’ils sont inventifs. Eux aussi, ils peuvent jouir de détruire.

Leur pratique de la violence est apparemment peu comparable à celle des riches. Ces derniers, en costume-cravate, officient dans de beaux bureaux. Leur mode opératoire est complexe, les procédures labyrinthiques, leur responsabilité impossible à assigner, les effets massifs et sans remèdes. La violence des perdants radicaux est leur propre faute, immédiate et évidente ; on convoque la psychologie afin d’amortir l’effet d’imitation et de dissimuler le renforcement des puissants qui peuvent imposer plus de police.

Mais pourtant, ils leur sont semblables sous un aspect : le culot, la transgression des règles sociales fondamentales : respect de la vie, respect de la personne. Pour accroître leurs profits, bien des industriels, bien des actionnaires, sont prêts à faire crever des travailleurs par milliers. Ou : l’accroissement du capital financier est faiblement limité par des impératifs moraux. Les perdants radicaux, eux aussi, comme les puissants, ne s’arrêtent plus aux limites morales qui contiennent la violence sociale : eux aussi veulent jouir sans entrave.

Cependant, l’aspect de sacrifice, si fréquent, introduit une forte distinction : celle du héros, courageux, bien plus aimable que les capitaines d’industrie qui capitalisent rentes et protections, et font prendre tous les risques aux autres. La relecture morale des attentats-suicides butte à peine sur le mélange contradictoire d’assassinat et de sacrifice de soi caractéristique des terroristes. Cela tient à l’ambiguïté du héros qui ne se distingue des autres tueurs que par une éthique de l’honneur qui lui prescrit de combattre à armes égales.

Le capitalisme mondialisé a su à peu près éradiquer les groupes terroristes issus des sociétés occidentales. Dès lors, s’est imposée l’attraction du terrorisme islamiste pour une raison précise. Les attentats du 11 septembre 2001 ont montré de quelle efficacité sont capables ces groupes dès lors qu’ils prennent modèle sur les techniques occidentales. L’inspiration hollywoodienne évidente dans la mise en scène des attentats est confirmée par l’usage des technologies et par la gestuelle, c’est-à-dire une communication terroriste adaptée à l’ère de l’industrie médiatique. À défaut d’efficacité dans l’assassinat de masse (on ne commet pas un 11 septembre tous les ans), il leur reste l’efficience dans l’administration mondiale de la peur. Relèvent des conséquences de leur action les mesures répressives prises par les États cibles, mais aussi l’image détestable et construite de peuples complices. Les agressions du terrorisme engendrent d’injustifiables régressions : usage de la torture, surveillance généralisée, lois liberticides mais homogènes à la domination capitaliste qui tend à être totale en paraissant libérale.

Cependant, la violence multiforme des riches, la complicité d’un gouvernement socialiste qui piétine les principes de la gauche, détruit le droit du travail et protège les spéculateurs financiers[1], la disparition systématique et programmée des solidarités, tout cela accroît la production de perdants radicaux. Il n’est pas sûr qu’ils aillent tous se faire tuer en Syrie. La guerre des riches contre les très pauvres n’est pas finie. Leur violence sidérante contribue à l’escalade de la violence. Étant donné la fragilité considérable des systèmes techniques occidentaux, en particulier énergétiques, il se pourrait bien que l’action des perdants radicaux, mieux organisés et mieux équipés, sorte de l’amateurisme actuel (quelques avions crashés et quelques dizaines de milliers de morts) pour atteindre une efficacité industrielle voire massive.

Mais l’élévation du niveau technique des terroristes (à quand l’usage des drones ?) rencontre une autre tendance lourde. Un sourd désir de guerre et de mort hante le monde d’aujourd’hui. Le terrorisme désigné, même ponctuel et très limité, dissimule l’accroissement du terrorisme caché et massif qui produit, du fait du même système social, les gagnants extrêmes et les perdants radicaux, ceux-ci étant la figure symétrique et inversée de ceux-là.

Terrorisme institutionnel en effet. La destruction de la gauche par le parti Socialiste qui est désormais un parti de droite, ami des grands patrons et des spéculateurs, est un suicide politique qui nuit aussi à la droite. Mais l’industrialisation sans retenue est elle aussi un suicide planétaire, la mondialisation des transactions est une puissante machine à détruire les économies locales, tout comme l’existence de centrales nucléaires est une autodestruction globale au long cours. Le terrorisme désigné est en réalité un fait social occidental. Il est même la vérité des sociétés industrialisées, suicidaires inconscientes d’elles-mêmes. C’est pourquoi il suscite une angoisse profonde et une haine totale, un désir d’extermination.

Finalement, les perdants radicaux, devenus terroristes, servent les intérêts des riches et des puissants, légitiment la police technique totale, justifient les répressions globales, et contribuent à répandre l’idéal psycho-technologique de la surexcitation jusqu’à l’autodestruction.

Nul ne peut nier leur courage puisqu’ils sacrifient leur vie. Mais un surcroît de courage leur est nécessaire pour retrouver l’amour de la vie, et donc abandonner une action politique vouée à l’échec parce que portée par une passion pour la mort. La politique, y compris révolutionnaire, est désir de vie. Avant de leur demander d’obéir à ce principe de fond, les démocraties occidentales devraient davantage se régler sur lui.

Jean-Jacques Delfour, ancien élève de l’École Normale Supérieure de St.-Cloud.

 

Rédigé avant le 7 janvier 2015

 


[1] http://www.mediapart.fr/journal/international/091214/taxe-tobin-les-banques-font-leur-marche-chez-les-hauts-fonctionnaires

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