Babar au TNT de Toulouse : une subversion discrète et habile

L’histoire de Babar est un monument du colonialisme. Écrit par Jean de Brunhoff, ce récit inculque aux enfants deux messages distincts : l’Afrique est sauvage et a reçu la civilisation grâce aux nations européennes ; la civilisation consiste dans la production et la consommation de marchandises. Telle est l’histoire de Babar : un double monument de propagande. Babar : un barbare débarrassé de sa barbarie.

L’éléphant symbolise l’Afrique : géant, puissant, mais sauvage, sans vêtements, c’est-à-dire sans technique et sans culture. Sa couleur grise en fait un symbole transparent des Noirs. Les chasseurs qui tuent les parents de Babar ne sont rien d’autre que la vérité de la colonisation, c’est-à-dire la violence meurtrière. La France, envahissant l’Afrique, a déployé la violence coloniale, massacrant autant que nécessaire, fabriquant un véritable enfer, une exploitation sans aucun scrupule des êtres humains et des richesses.

La fuite de Babar, outre sa fonction narrative de tournant, dépeint une Afrique errante, déboussolée, sauvage. La civilisation lui advint grâce à une belle ville occidentale, qui déborde de marchandises et de grands magasins, où règnent la bienséance (personne ne s’y promène tout nu comme en Afrique), l’hygiène (le corps n’est pas laissé sans occupation), l’amour des marchandises (l’activité productive et rentable constitue le but de la vie sociale). L’accueil par la vieille dame (sans doute un symbole de la nation française, généreuse, douce, l’absolu contraire de la réalité coloniale) est le branchement d’un autre récit (familial) de nature à capturer l’attention des enfants et à mieux dissimuler l’instillation de l’idéologie colonialiste.

Cette histoire d’adoption discrète aboutit au retour de Babar, éduqué, élégant, sachant conduire une automobile, accueilli par les éléphants restés dans la savane (les Noirs autochtones) comme un roi qui s’est instruit auprès des êtres humains (les Blancs). L’enfant du pays, formé par la mère coloniale bienveillante, peut apporter ordre et savoir, palliant ainsi la sauvagerie et l’ignorance (l’ancien roi est mort d’avoir mangé un champignon toxique).

Jean de Brunhoff, issu d’un milieu petit-bourgeois, publie le premier volume en 1931, l’année de la grande Exposition coloniale, où l’on avait mis en cage les indigènes de l’empire, des zoos humains déjà anciens, pointée il y a presque deux décennies par Didier Deaninckx (dans Cannibales, 1998). Mis en musique sans état d’âme par Francis Poulenc, cette histoire colonialiste est perçue comme un simple conte pour enfant, que l’on peut illustrer musicalement, à destination d’une enfance apaisée et sans doute aisée.

*

La mise en scène d’Agathe Mélinand est apparemment dépourvue de tout recul critique, politique ou historique. Aux enfants, dira-t-on dans un élan lui-même sans recul, on peut servir un récit de propagande qui, outre l’éloge masqué de la colonisation, diffuse l’amour des marchandises. D’où sans doute la décision de le programmer avant Noël, comme s’il n’y avait pas assez d’incitations à la pulsion d’achat, arguera-t-on, l’air courroucé. N’y a-t-il pas d’autres contes moins réactionnaires que Babar ?

En réalité, inquiète devant la progression du racisme, devant l’extension de l’idéologie d’extrême-droite, Agathe Mélinand a manifestement le projet de proposer une réflexion sur les représentations raciales cachées et aussi sur l’idolâtrie des marchandises. Une preuve en est la proximité avec Noël, grande orgie obligatoire de consommation.

Le souci de faire entendre la musique de Francis Poulenc, moins connue que le récit babaresque, a conduit au choix d’un texte bref, de quelques rares images, d’une sobriété dans les accessoires. Des éléments de puérilité, là aussi menus et discrets, signifient l’enfance : costume vert, comédien et pianiste pieds nus, décor rose bonbon (contraste doux gris/vert/rose), drôlerie légère d’Eddy Letexier au naturel comique efficace. Finalement, un moment de grâce, un moment suspendu, un allégement de la surexcitation qui règne partout ailleurs.

Il ne s’agissait donc pas seulement de faire entendre Poulenc : ce spectacle est une critique à peine voilée de la société de consommation et de son abrutissement iconique.

Voir ici deux photogaphies.

Jean-Jacques Delfour

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.