Charlie Hebdo et le mythe révolutionnaire de la République

« La presse c’est la parole à l’état de foudre ; c’est l’électricité sociale ». Chateaubriand, dans le même passage des Mémoires d’outre-tombe, 1831, précise que la société moderne doit apprendre, peu à peu, à accepter la liberté de la presse, sans laquelle personne ne sait ce qui se passe véritablement. « Toute révolution écrite en présence de la liberté de la presse peut laisser arriver l’œil au fond des faits ». Elle est la condition d’existence de l’espace public qui est un espace communicationnel auquel chaque citoyen peut accéder afin de construire ensemble une connaissance de la société réelle et d’élaborer des consensus. La liberté de communiquer ses opinions et pensées est plus qu’un des droits naturels de l’homme (a. 11 de la Déclaration de 1789) : elle est la condition sine qua non de la vie politique démocratique.

C’est pourquoi l’assassinat de Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, est si traumatique. Chacun sent qu’il y a là un message de mort adressé à la pratique politique de la discussion entre égaux qui ne sont pas d’accord sauf sur la prééminence de la discussion. La vie politique démocratique commence par renoncer à la violence physique et à transformer le conflit dans l’espace homogène de la parole, dans le jeu des signifiants, bref à en faire une controverse, un débat. Le fascisme consiste à tuer l’interlocuteur, c’est-à-dire à tuer le dialogue. D’où la collusion secrète entre le fascisme pseudo-islamiste et le fascisme pseudo-démocratique.

La sidération collective tient à la conscience angoissée de ce constat : l’irruption concrète, par la mort physique, par l’assassinat ciblée, d’un fascisme de mort qui n’est pas seul. Il est secrètement allié au fascisme de dictature que se promettent les « élus » néo-fascistes. De même que les terroristes prennent leur Islam de mort pour le seul vrai Islam, de même les nationalistes prennent leur France pure de sang pour la seule vraie France. Les uns et les autres veulent imposer leur vision aux autres : ils se renforcent mutuellement. Le racisme anti-arabe et anti-islamique contribue à la production de perdants radicaux tandis que l’existence de terroristes renforce les promoteurs de la violence antisémite et anti-islam. Jusqu’ici les fascistes en cravate faisait illusion : ils avaient l’air d’être élus. D’ici peu, ils vont tenter de récupérer l’assassinat des dessinateurs dont la disparition les arrange au bout du compte.

Le dessin de presse, dans sa tradition française, est la liberté de communiquer ses pensées à l’état d’éclair. Un dessinateur de presse n’a suivi aucune école, il ne renvoie à aucune instance de légitimation reconnue, il n’est pas élu mais seulement lu, c’est un simple citoyen qui prend au sérieux la liberté et l’exerce grâce à ces petites machines graphique rapide, efficace, percutante, que sont les dessins de presse. Chaque dessin de presse est une provocation, c’est-à-dire un appel à questionner un préjugé particulier, une évidence présumée, un compromis tacite. L’aspect transgressif, mais seulement dans le signifiant, produit des réactions où perce une vérité insue ou cachée. Le dessin de presse est une politique de l’ironie.

Le rire ou la colère sont les deux types de réactions affectives qui résultent de la capacité plus ou moins grande à supporter la critique. Dans le dessin, l’agrafage sémiologique relie des signifiants hétérogènes, voire séparés par des tabous ou des interdits plus ou moins explicites, en vue de créer une explosion sémantique et affective. Mais ces opérations n’ont lieu que dans le signifiant : le dessin de presse est innocent du rire ou de la colère qu’ils suscitent. Tout dépend de la faculté du récepteur à tenir à distance le signe et son réel, c’est-à-dire, par exemple, à ne pas croire que sa foi soit une preuve de l’existence de son dieu, donc à tenir sa religion pour une affaire privée. L’universel républicain exige des citoyens capables de mettre à distance leurs particularités sociales, culturelles, religieuses. Une telle déliaison est radicalisée dans l’aspect anarchiste du dessin de presse qui présuppose une société modifiée par une politique républicaine : à savoir que l’exigence d’être universel par la négation philosophique des particularités a été suffisamment intériorisée. C’est le côté révolution permanente du dessin de presse.

Le dessin satirique pratique ce mythe de l’universalisme républicain appuyé d’un côté sur l’idée de la Révolution française, grand chambardement dans les signifiants et dans les corps, de l’autre côté sur un siècle réel de républicanisme scolaire, politique, social, fâcheusement mêlé de pratiques coloniales et discriminatoires. Au-delà des quelques tueurs ponctuels fanatiques, il y a des milliers de jeunes qui associent de fait république et ségrégation, qui n’ont pas les moyens sociaux ni intellectuels d’accepter la négation de leur particularité au profit d’un statut social dont ils ne peuvent jouir et qui peuvent basculer dans le fanatisme des perdants radicaux.

Les catholiques refusèrent d’abord la laïcité et la liberté de conscience, « cette opinion absurde et erronée ou plutôt ce délire » selon l’encyclique Mirari vos de 1832. Si la police peut surveiller les candidats à l’assassinat, c’est à l’enseignement qu’il revient d’expliquer l’absoluité du principe de la liberté de conscience et c’est à la politique de faciliter l’intégration sociale de tous ceux qui sont marginalisés et ainsi inclinés à se radicaliser.

La liberté d’expression est limitée par son abus lequel n’est pas fixé une fois pour toute. Il est fabriqué par la négociation juridique, c’est-à-dire par un débat, dont le seul déroulement implique le renoncement à la violence physique. Imaginer que ces jugements judiciaires qui blanchissent les dessinateurs vont suffire à accoutumer tout un chacun à la liberté de la presse est une funeste erreur.

L’assassinat des dessinateurs de Charlie Hebdo a provoqué une sidération collective contre laquelle se construit la tentative collective de leur immortalisation et de sacralisation de la liberté de la presse. Le fait que des caricatures aient pu contribuer au déclenchement d’un assassinat d’une telle ampleur s’explique par la même raison qui rend compréhensible la sidération générale : l’illusion communicationnelle propre à la démocratie. C’est-à-dire la croyance que tout le monde a intégré le régime symbolique du signifiant, qui exclut l’assassinat. Fascisme nationaliste et fascisme intégriste religieux sont des alliés objectifs. Charlie Hebdo les satirisait autant l’un que l’autre.

Jean-Jacques Delfour, ancien élève de l’École Normale Supérieure de St.-Cloud.

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