Charlie Hebdo entre christianisation et exploitation politique

Les assassinats des dessinateurs et les meurtres de policiers et de Juifs sont une aubaine inespérée pour le pouvoir. Tous les chefs d’État venus à Paris ont apporté leur collaboration à une grande reprise en main idéologique. Pas besoin de l’hypothèse du complot : le pouvoir a simplement saisi une opportunité qui présente cependant un soubassement religieux inconscient et paradoxal ; d’où la sidération collective, favorable au simulacre d’action du gouvernement.

Les survivants n’ont eu de cesse de continuer Charlie Hebdo malgré les morts dont ils ne peuvent pas porter le deuil, accompagnés et entraînés par une foule en quête d’une rassurante résurrection. Douze morts (tués dans l’apostolat oblatif du journalisme satirique) et le journal lui-même à la place du Christ. Telle est l’équation inconsciente.

Les personnes tuées sont capturées par ce schéma mythique du sacrifice et de la résurrection des morts. Le désir de continuité rencontre la résurrection chrétienne d’autant plus aisément que les tueurs se réclamaient de l’Islam. D’où une sorte de face à face binaire, dualiste, entre un christianisme contradictoire et un Islam transformé en prétexte à tuerie.

D’où ce paradoxe : un journal critique, satirique, qui ridiculise toutes les religions se trouve embarqué dans une identification au seul christianisme. À preuve s’il en fallait encore, la une de Charlie qui introduit le thème du pardon, notion chrétienne par excellence, et montre un Mahomet en larme devant la crucifixion et la résurrection du journal.

De son côté, le slogan « Je suis Charlie » porte dans la langue abrupte de la perte d’identité cette confusion entre message religieux et critique satirique.

Charlie Hebdo c’était le rire ; voici le temps des larmes, des passions politiques tristes et du mutisme compensé par des chants patriotiques ou des mythes religieux comme si une identité française stable existait et était menacé par une force obscure, satanique et criminelle.

L’assassinat de cinq dessinateurs historiques est une lourde perte pour la presse critique. Ce sont des voix irremplaçables. Toutes sincères que soient leurs larmes, les politiques ont objectivement intérêt à ce que la presse critique soit sérieusement blessée. Peut-être que l’hebdomadaire satirique ne s’en remettra pas, espèrent-ils sourdement. Excessif ? Se souvient-on que Charlie Hebdo, avant les événements, était en quasi faillite et que le pouvoir refusait des aides par ailleurs largement distribuées aux journaux people. Valls peut saluer hypocritement une liberté de plume à qui a été refusé le soutien de l’argent public, message de mort implicite, bureaucratique et feutré.

Mais en outre, l’unanimité a émoussé la faculté de scandaliser de l’hebdomadaire. S’il est vrai que sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur, sans hostilité réelle, il n’est point de provocation efficace. L’empathie générale pour les dessinateurs, très politiquement correcte, a pour effet d’émousser leur acuité et leur acerbité. Gageons que cela ne va pas durer. L’union nationale exigera la modération satirique : les dessinateurs de Charlie, une fois réveillés du traumatisme et conscient des manipulations, retrouveront la voie de l’acidité corrosive.

La grande marche prétendument unanime était très blanche. Où étaient passés nos frères blacks et beurs ? Intimidés ? Sceptiques ? Craignant les amalgames ? Rejetant d’avance les sommations à se désolidariser des tueurs, comme s’ils avaient adhéré jusqu’ici au terrorisme ? Chacun est moralement obligé de résister à la tentation de l’amalgame mais combien vont céder ? Le grand bénéficiaire de ces événements est l’État policier ainsi que le fascisme pseudo-démocratique.

Les policiers et gendarmes redeviennent sympathiques : oublié le jeune botaniste tué à Sivens par une grenade explosive, les bavures, les violences policières. La mort de trois policiers empêche toute critique et impose une censure morale efficace.

La jouissance de Hollande et de Valls est manifeste. Après des mois d’impuissance sur tous les plans, enfin un crime élucidé en trois jours. Enfin, du rassemblement, de l’émotion politique, sur lequels mouliner des simulacres d’action (sachant que rien n’est possible contre des tueurs bien décidés qui attendent, dans l’ombre, leur heure de gloire).

La menace terroriste est très utile : amplifiée et mise en scène dans les annonces et les mesures, elle fait écran à toutes les autres lâchetés et renoncements du pouvoir socialiste. La taxe Tobin renvoyée aux calendes grecques (il ne faut pas nuire aux bénéfices des banquiers), la destruction du droit du travail, le démantèlement programmé des solidarités, la soumission devant le traité transatlantique, la casse de l’école, l’acceptation des inégalités croissantes, etc. Ce gouvernement peut croire qu’il va pouvoir exploiter les assassinats afin de continuer son grand virage droitier. La christianisation (involontaire) de l’hebdomadaire anticlérical est parallèle à la droitisation (volontaire) d’un président présumé de gauche.

Autre effet de la grande manifestation : l’illusion du bon peuple, pour une fois d’accord avec son gentil gouvernement, dont la justice envoie des gamins en prison, l’école du crime, l’école du terrorisme, pour quelques mots sur un tweet. Les juges ont-ils conscience de leur contribution à la révolte anomique de jeunes stigmatisés de père en fils ? Ces quelques jeunes qui pensent que « les dessinateurs l’ont bien cherché » ont surtout besoin d’éducation, pas de prison.

Cette grande manifestation du 11 janvier, si émouvante, est emportée dans un vaste mouvement sécuritaire, où la radicalisation de l’État, dont la légitimité est renforcée par les assassinats, va s’accroître inévitablement : un grand ennemi, difficile à localiser, minuscule mais actif, est tellement utile pour paralyser l’opinion et obtenir son consentement à n’importe quelle politique xénophobe pourvu qu’elle soit rassurante. Tous les gouvernements des démocraties occidentales tirent un profit politique d’un grand méchant loup : un effet de paravent, sur la toile duquel sont projetées les images traumatiques des attentats bien plus visibles que les politiques terroristes de l’austérité libérale en partie cause de la production de perdants radicaux candidats à l’attentat-suicide.

Jean-Jacques Delfour, ancien élève de l’École normale supérieure de St.-Cloud, auteur de Wolinski, dessin du désir, dessein du politique, de Cabu. L’art de chasser le réel à coup de dessins et de Charb ou la croisade infinie, Musée Lafage de Lisle-sur-Tarn.

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