Le Quat’sous, d’après Annie Ernaux, Laurence Cordier : vers le renoncement

L’écriture apparemment autobiographique d’Annie Ernaux est la liaison instable et contradictoire d’une clinique et d’une narration, d’une radiographie et d’un enthousiasme. L’aspect clinique exclut l’émotion, sauf en tant que fait à analyser, tandis que le récit implique une adhésion à la joie de lier et de rassembler, provoquant aussi une sorte de banalisation (1).

Le Quat'sous d'après Annie Ernaux Le Quat'sous d'après Annie Ernaux

 

L’écriture apparemment autobiographique d’Annie Ernaux est la liaison instable et contradictoire d’une clinique et d’une narration, d’une radiographie et d’un enthousiasme. L’aspect clinique exclut l’émotion, sauf en tant que fait à analyser, tandis que le récit implique une adhésion à la joie de lier et de rassembler, provoquant aussi une sorte de banalisation (1).

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Apparemment autobiographique. L’on peut lire sous sa plume, en 2011 : « Écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on n’éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie et le deuil » (2).

D’où cette écriture dépassionnée, froide, objective, précise, enveloppant parfois de la colère, voire de la haine, mais toujours contenue, clinique. Le contraire d’une écriture hystérique laquelle est toujours portée par l’affliction qu’il manque quelque chose au réel. La clinique dit plutôt qu’il y a un trop-plein tel qu’il faut le liquider, le transformer non en larmes mais en encre.

Le récit procède d’une attitude assez différente, ni clinique, ni hystérique. Le récit est paranoïaque : il sait ce qu’il se passe dans le réel et il se fait fort de le raconter. Il témoigne d’une puissance sur soi et sur les choses qui fournit peut-être son appui à la clinique. Au fond, peut-être que la clinique est un récit d’un certain type, un récit analytique, qui raconterait une exploration, le parcours d’une réalité historique, personnelle, locale et universelle à la fois. Annie Ernaux : « Décrire pour la première fois, sans autre règle que la précision, des rues que je n’ai jamais pensées mais seulement parcourues durant mon enfance, c’est rendre lisible la hiérarchie sociale qu’elles contenaient » (La Honte, op. cit., p 228). La description est un micro-récit. De l’autre côté, la narration ne procède pas seulement par une certaine succession d’événements qui forment une intrigue : elle présente des haltes, dans lesquelles sont évoqués des éléments qui retardent la narration, voire qui lui sont étrangers.

Certes, mettre en scène des textes autobiographiques de ce calibre est une vraie gageure. Comment théâtraliser ce qui n’a pas été écrit pour le théâtre et qui ressemble cependant à un long monologue autoréférencé ? Réponse : par des artifices plus ou moins heureux, à évaluer cas par cas, mais qui articulent analyse et récit.

Trois comédiennes se partagent un montage d’extraits, dont elles jouent, d’une manière stylisée, certains moments. Le jeu est vif, afin d’éviter la torpeur d’un monologue. Variation, des timbres de voix, des corps, du jeu : suggestion de la pluralité. Symbole – à écho pictural – des âges de la vie. Polyphonie qui fonctionne comme une amplification monumentale de l’auteure. L’autobiographie, selon sa pente hagiographique, dérive volontiers en apothéose. Rien ne vient faire recul.

En témoigne l’erreur d’interprétation de l’extrait de La honte où Annie Ernaux décrit la détestation pour ses parents. Jeu hystérique, agressif, violent, un dragon qui écume, en nette opposition au style clinique, sous contrôle, constamment tourné vers l’objectivité. Les états d’âme sont du matériel romanesque, du matériau pour l’écriture : Annie Ernaux n’est pas Arlette Laguiller.

Trois âges de la vie (sans qu’on n’aperçoive clairement la nécessité). Trois comédiennes. Donc trois panneaux polyvalents et mobiles aptes à combattre le statisme locutoire et à découper l’espace infinie de la parole autobiographique en fragments analogues aux morceaux de discours. Mais une certaine gratuité ludique suggère un aspect truc, qui nuit au sérieux du texte. La retenue clinique ajoute sa faible théâtralité à la forme autobiographique. D’où le risque d’incongruité. Les comédiennes oscillent entre un corps abstrait, éthéré, un corps sublimé par l’écriture, réprimé par la mise en forme littéraire, et un corps de désir, une chair fascinante, un corps d’orgasme, irreprésentable ou presque. Finalement, ce qui règne, c’est le corps ludique, celui d’un théâtre épuré, propre, enfantin, mais un enfant délesté de son caractère polymorphiquement pervers (3).

Cette tentative de théâtre témoigne d’un fait constant : dès lors qu’une femme met les pieds dans le plat, c’est-à-dire affirme son point de vue de femme sur le monde, sans tenir compte de l’interdit massif qui répartit strictement les fonctions masculines et féminines dans les arts et dans le reste de la société, même lorsque d’autres femmes assurent la mise en scène et la représentation, eh bien il reste comme un noyau infranchissable, un non possumus, qui dilue le message. Tout se passe comme si, afin de le rendre acceptable, il fallait transiger, affadir, édulcorer, et ainsi rassurer le spectateur : le monde clivé entre les hommes (puissants et légitimes) et les femmes (intuitives et introverties) est toujours valable.

La tension entre la désublimation de l’écriture et l’hystérisation du théâtre constitue le véritable objet-latent de ce spectacle. Ces deux caractères dérivent l’un de l’autobiographie, l’autre du projet d’écrire la vie, la vie impersonnelle, la vie transformée par le temps et par l’histoire.

Jean-Jacques Delfour

 

Vu au Sorano le 11 avril 2018

 

  1. Elle écrit, au début de La honte : « Peut-être que le récit, tout récit, rend normal n’importe quel acte, y compris le plus dramatique ». La honte, 1997, repris dans le volume Écrire la vie, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2011, p. 214.
  2. Idem, p. 7 et Quatre de couv.
  3. cf. Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, 1905, OCF vol. VI, p. 58-181, PUF, 2006.

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