Arts de la rue et terrorisme sécuritaire

Si l’état d’urgence, lors du précédent mandat, a pu être utilisé afin de briser la protestation contre la politique du gouvernement, il n’est pas si sûr qu’il rende impossibles les arts de la rue. Certes, la mise en cage du public et des spectacles semble nier leur liberté et leur aspect subversif. Mais cette approche simpliste oublie la relativité sociale du scandale.

Si l’état d’urgence, lors du précédent mandat, a servi à briser la protestation contre la politique du gouvernement, il n’est pas si sûr qu’il rende impossibles les arts de la rue. Certes, la mise en cage du public et des spectacles semble nier leur liberté et leur aspect subversif. Mais cette approche dualiste oublie la relativité sociale du scandale. En effet, la "subversion" n’est pas seulement l’effet de la ruse, de l’audace ou de l’intelligence de l’artiste. Elle résulte aussi de l’opposition au dogmatisme et à la violence. Ce qui suppose, troisième condition souvent oubliée, un espace libéral commun où apparaissent et entrent en conflit un dogme et sa critique, c’est-à-dire un consensus culturel sur les contenus et leurs valeurs opposées mais relatives.

Les Arts Osuers, Les Tondues, Festival d’Aurillac 2017 ©Jean-Pierre Estournet © Jean-Pierre Estournet Les Arts Osuers, Les Tondues, Festival d’Aurillac 2017 ©Jean-Pierre Estournet © Jean-Pierre Estournet

Les arts de la rue, comme pratiques politiques subversives, restent des opérations non pas seulement tolérées ou acceptées, mais protégées. D’où un paradoxe : ils ont besoin du pouvoir d’État dans sa figure violente oppressive à laquelle s’opposer et ils ont besoin du pouvoir d’État dans son aspect démocratique pour que cette opposition puisse exister dans l’espace public, lequel est un espace communicationnel. L’État peut assurer les deux fonctions simultanément, peu lui chaut la contradiction.

Or, la violence policière, le laxisme des juges à son égard, révèlent une vérité gênante pour le pouvoir d’État : la terreur sécuritaire ne vise pas seulement à combattre la terreur djihadiste. Elle a pour fonction de délivrer un tout autre message : « nous, l’État, nous sommes la seule institution qui peut exercer une violence légitime et nous imposerons partout les intérêts des industriels capitalistes, en construisant barrage, aéroport, centre d’enfouissement de déchets nucléaires à milliers de siècles ; nous viendrons vous attaquer, voire vous tuer, à Sivens, à Notre-Dame Des Landes, à Bure ! ».

L’encagement sécuritaire des arts de la rue est un relai visible de ce message politique violent et à peine latent répété par les classes dominantes depuis tant de décennies. Mais il n’implique pas une impossibilité plus aiguë qu’auparavant. Cette mise en cage peut certes rappeler le primat de la transaction privée et le modèle absolu de la marchandise (commercer c’est faire passer un objet d’un lieu fermé à un autre, d’un propriétaire à un autre) et figurer une restriction des libertés publiques et un accroissement de la surveillance, voire une fonction de provocation. Cependant, il n’y a là rien de neuf. À chaque artiste est adressé une injonction de créativité (visible dans la transgression esthétique) et une injonction à se conformer au marché, c’est-à-dire fabriquer une œuvre commercialisable. La notion même de festival induit une concentration organisée assurant une comestibilité rentable mais aussi l’emploi de la notion de loisirs, c’est-à-dire une certaine dépolitisation. Sauf à ce que « l’esprit » de ces festivals demeure subversif, c’est-à-dire retournant le loisir et la marchandise afin d’en exhiber les mécanismes de conditionnement et d’aliénation.

Mais alors qu’est-ce donc qui empêche les artistes de rue et leur public de construire des spectacles subversifs qui dénonceraient par exemple la surconsommation, la violence d’État, l’alibi du djihadisme, la folie de cette politique industrielle nocive, le délire et la faillite du nucléaire, la démence criminelle de l’industrie agro-alimentaire, la pollution permanente de toutes les grandes villes, etc. ? Les grillages, les check-point, sont les éléments d’un spectacle sécuritaire qui doit effrayer d’abord, contraindre, puis rassurer ; mais c’est un spectacle, rien qu’une partie d’un système beaucoup plus vaste. Y a-t-il une différence si grande entre les conditions actuelles et celles des années soixante-dix ? Les jeunes artistes d’aujourd’hui sont-ils tant que cela étrangers au fol espoir des anciens ?

Enfin, si l’on cherche encore des facteurs d’un certain essoufflement, les arts de la rue requièrent un public subtil et instruit afin de doubler le regard : recevoir le même objet social, un spectacle, comme un objet d’art et comme un message politique. D’où la baisse tendancielle du taux de subversion. Comme celle-ci dépend des quatre facteurs (artiste critique, institution dogmatique, public, État assez libéral ou société assez libérale), elle échappe en partie à la maîtrise et diminue à la mesure de l’éducation du public et de ses progrès – mais aussi à la mesure de la transformation du transgressif. Si le subversif est créatif, le transgressif est négatif.

Or, le capitalisme communicationnel, dont le grand projet en cours est la transformation de l’intimité en marchandise, est lui-même dangereusement transgressif. Les grandes lois anthropologiques sont ignorées par le capitalisme ultra-libéral : le respect de la vie et de la liberté de tous les êtres humains, la reconnaissance de la vie collective, la solidarité, la construction progressive de la personnalité, la considération de la nature et du travail humain. Elles sont remplacées par la passion absolue du profit, l’égoïsme, le mépris envers la société, la destruction systémique de l’attention et de la réflexion, le pillage de la nature, etc. Ces transgressions majeures forment la substance de notre temps. La capacité subversive des arts de la rue, étayée par d’autres formes culturelles qui ne croient pas elles non plus à la fable de l’art distractif, est requise afin de proposer, artistiquement, donc politiquement, des alternatives.

Pour les arts de la rue, la terreur sécuritaire est une occasion de sortir de la subversion de confort, c’est-à-dire aussi du glissement progressif vers la marchandise.

Jean-Jacques Delfour

Compagnie Bouche à Bouche, Tentative(s) de Résistance(s), Festival d’Aurillac 2017 ©Vincent Muteau © Vincent Muteau Compagnie Bouche à Bouche, Tentative(s) de Résistance(s), Festival d’Aurillac 2017 ©Vincent Muteau © Vincent Muteau

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.