Lorsque la Lune est voilée, la plupart regardent le doigt et les autres se détournent

En matière d'information l’accessoire du fait divers, toujours déclaré important, prend constamment le pas sur l’essentiel, sur ce qui in fine importe vraiment, car décisif quant à l’avenir de l’espèce. Cette question est si grave, et si anxiogène, qu’il apparait préférable de la cacher sous le tapis, avec la poussière de ses conséquences.

Anecdotes et enfumages sont devenues notre pain quotidien. Médias et personnages en vue assurent pétrissage et livraison à domicile. L’imbécillité est soigneusement cajolée. Elle minore les oppositions.

L’accessoire du fait divers, toujours déclaré important, prend constamment le pas sur l’essentiel, sur ce qui in fine importe vraiment, car décisif quant à l’avenir de l’espèce. Cette question est si grave, et si anxiogène, qu’il apparait préférable de la cacher sous le tapis, avec la poussière de ses conséquences. 

Quelques exemples grappillés çà et là ?

- Le bon Ecuyer est adoubé par le Prince – le fait du Prince. Une fois officiellement nommé par une camarilla aux ordres, l’Ecuyer aura-t-il ou non un rôle au sein du gouvernement, semble être la seule question opportune. La pseudo rénovation de la tambouille politique n’est évidemment pas évoquée, sinon par quelques mauvais coucheurs animés de la volonté de nuire (sic). La nature du pouvoir ainsi révélée, sa distance par rapport aux aspirations prétendues, ne sont nullement débattues à peine évoquées.

- Un Premier Ministre libanais empêché par une puissance étrangère, au sein de laquelle il a des intérêts personnels, n’interroge que sur son avenir et sa liberté d’aller et venir. L’existence d’un terrifiant foyer belliqueux au Proche-Orient, entretenu par les erreurs et la pusillanimité des gouvernements occidentaux, donc l’urgente nécessité de traiter enfin ce problème au fond sans aucune complaisance, sont aimablement passées sous silence, sage précaution diplomatique.

Mettre au pas Jérusalem et Damas, qui oserait le tenter ?

- Que l’on s’insurge sur la nature courante des rapports homme-femme, sur la place réelle de celles-ci dans la société, est évidemment de première importance. Mais que le problème se résume partiellement à la mise en cause d’un sulfureux intellectuel musulman, et de quelques minables pseudo vedettes de l’actualité politique ou néo artistique à livrer à la vindicte populaire, est peu supportable.

Les réactions émotionnelles sont tout à fait compréhensibles, sans doute un passage obligé, mais évidemment insuffisantes. Oui, le problème existe et mérite une attention sans répit quant aux faits, mais aussi à certaines causes profondes.

La défaillance de l’enseignement public, la dégradation fulgurante des relations sociales dues aux pressions d’un capitalisme échevelé, la marchandisation publicitaire du corps féminin, les ravages d’un individualisme forcené, le mépris généralisé, l’incivisme galopant, sont tellement d’autre nature, et si fondamentaux qu’on en parle bien peu à cette occasion.

La pratique constante du nez à la vitre désencombre le regard, et désamorce la réflexion. La lumière crue des projecteurs de l’actualité entretient l’ombre complice.

Ainsi, pas un mot sur le viol permanent des esprits que représentent les mensonges et les non-dit sournois entretenus par le culte asservissant d’une information contrôlée (presse, radio, télévision) par les ténors de la puissance financière.

Le crime contre l’esprit est l’un des plus graves qui soient, car il se prolonge indéfiniment en se transmettant par capillarité.

Il serait temps de se reporter au livre de Tchakhotine, Le viol des foules.

- Les Paradis fiscaux, nichés jusqu’au cœur de l’Europe, ne sont que très mollement interpellés. Par contre la fuite des capitaux fait les manchettes de la presse. Le regard est détourné par le brouillage des notions de moralité et de légalité. Joli débat de peu d’intérêt en l’occurrence. Où sont les actions vigoureuses indispensables pour imposer une équité sociale, pour éradiquer la nuisance de la finance internationale ? Toutes les dispositions gouvernementales vont depuis longtemps en sens contraire. La crème chantilly de l’indignation officielle ne sert qu’à masquer la réalité.

- L’opposition manifeste aux atteintes du droit du travail va apparemment en faiblissant.

S’agit-il d’un acquiescement par lassitude ou d’autre chose de plus radical ?

Et si les formes de protestation traditionnelles apparaissaient trop éculées pour continuer à être adoptées. Mis à part le petit noyau de ceux qui ont la foi du charbonnier, les autres se détournent de plus en plus, sans doute persuadés que l’élaboration d’autres perspectives relève de la priorité absolue. La vie politique accoutumée, totalement élimée, serait-elle en train d’être sourdement évincée ? 

- Et la farce du climat ?

Alors que l’urgence commande, alors que des scientifiques mettent vigoureusement en garde depuis des décennies, alors que des indices très sérieux portent à penser que le franchissement de seuils de non-retour est imminent, sinon déjà accompli, un Président Saint-Jean Bouche d’or multiplie les déclarations lénifiantes, un ministre en charge de l’écologie se donne une année d’expérimentation pour décider du bien-fondé de sa présence au gouvernement... Le même considère qu’il faut continuer à différer des mesures indispensables, afin de permettre les adaptations nécessaires.

Ô temps suspend ton vol !

Pour la communauté scientifique la cause est entendue, pour les hiérarques politiques dont désormais tout dépend, il convient de ne rien brusquer. Cela pourrait fâcher quelques géants responsables de l’empoisonnement de la planète, avec lesquels l’usage est de pactiser sans cesse.

Alors ? Que faire ?

Le pessimisme intégral n’est assurément pas une bonne réponse.

Comment s’en garder ? Est-il possible de s’en garder ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.