Tisser le gouffre

J'attendais la bonne occasion pour publier ce petit texte. Notre garde des sceaux me l'offre sur un plateau. Donc, pour tous les "ayatollahs de l’écologie", et les autres.

« Ensauvagement » au sujet des violences dans les quartiers.
« Déconstruction » pour évoquer la destruction de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.
« Croissance verte » pour capitaliser au mépris de l’environnement.
« Guerre contre le Coronavirus », enfin. Sans commentaire.

Du réveil au coucher, à la radio, dans les discours politiques, militants, religieux, on n’entend que ça : sophismes, paralogismes, manipulations de langages. Le tout au service d’une morale austère qui vise à faire de nous des citoyens bien rangés. C’est systématique, ça déborde par tous les trous de la société, à tel point qu’écouter certains discours relève soit d’un effort de soumission assumée, soit d’un véritable exercice de rhétorique. D’ailleurs, bien souvent, on s’y noie1.

Et on en a marre. Parce que si d’ordinaire, on sent bien qu’on se fait balader comme un vieux sac de voix électorales, parfois, on ne sent rien passer. Tout au plus, un truc malsain, on se dit qu’il y a une espèce de dissonance cognitive qui résiste, dans un coin de notre tête, un rouage qui grippe, mais qu’on a bien du mal à cerner. Alors, comment reconnaître et résister à tous ces arguments d’autorité ? Comment faire son choix, dans une foule d’experts en tout, lorsque ceux qu’on nomme « savants » se désavouent entre eux, que plus personne ne sait, et que les questions de santé, de climat, d’énergie ou d’économie sont tranchées par des éditorialistes — pour ne pas dire des polémistes — systématiquement sûrs d’eux ?

Une idée, peut-être, surement pas la seule. Je dirais qu’il faut plastifier nos esprits. Au sens physique, d’abord, déployer une capacité à déformer, assouplir, façonner notre pensée. L’enrichir, l’entrainer. L’armer, jusqu’à la rendre imperméable à toute forme de manipulation. Lui donner une valeur que je qualifierais d’élevée — quelque part même, enlevée. Et puis, artistiquement, également, l’ouvrir, jusqu’à y englober le monde et ses multiples horizons. Jusqu’à dégriser nos idées par la diversité des couleurs de notre univers. Comprendre qu’au-delà de nos interprétations individuelles étriquées et nécessairement biaisées, se dresse un monde. Un monde constitué non pas d’une triste sobriété intellectuelle, mais au contraire riche et varié, tellement apte à recevoir une infinité des points de vue qu’il pourrait en paraître — c’est vrai — vertigineux et effrayant.

Mais peu importe. Car doucement, à force de lectures et d’échanges, à force d’esprit critique, on apprend à sentir les manipulations, on apprend à se méfier des détenteurs d’une vérité absolue. Je crois qu’on apprend à s’ouvrir aux autres. S’ouvrir et apprendre, jusqu’à ce qu’à défaut d’avoir la connaissance, on ait au moins conscience de l’inconnu.

Et cet inconnu, je l’imagine comme un gouffre. Un puits sans fond, un abîme, qu’à force de savoirs, on maillerait de passerelles. Au fil du temps, certaines s’étofferaient et se gaineraient, tandis que d’autres, à l’épreuve, s’étioleraient. J’imagine, à force de liens, à force des tissages riches de nos interprétations, cet abîme qui se comble. Sans jamais s’opacifier totalement, sans jamais parvenir — et c’est heureux — à occulter cette part de mystère, ce volume d’incertitude et de doute.

Ainsi, ce vide entre les mailles n’aurait pas la forme d’une vérité qui manque, d’une connaissance qu’on chercherait vainement à conquérir, quitte à tout croire. Mais plutôt, celle d’un ciel libre, ouvert, d’un chaos plein de tout et encore vide de sens. Un espace de pure création.

 

1 Pour remonter à la surface, on lira à ce sujet le « Petit cours d’autodéfense intellectuelle », de Normand Baillargeon.

D'autres petits textes sont disponibles ici : https://www.jeankrug.fr/blog/

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