Brazil of Cards

Le juge du tribunal supérieur fédéral chargé de l'enquête de corruption Lava-jato meurt à la veille de révélations potentiellement compromettantes pour l'actuel président Michel Temer. La situation au Brésil devient de plus en plus préoccupantes et les théories les plus folles vont bon train.

Le Président Michel Temer Le Président Michel Temer

Avant d'expliquer ce nouveau rebondissement, bref retour sur les précédents épisodes (1 et 2).

Épisode 1 -  La chute de Dilma

Tout commence avec la procédure d’impeachment contre Dilma. Et là, il faut bien étudier les faits, car c'est dans le détail que le sel de l'histoire réside.

L'opposition au PT, ne supportant pas la dernière victoire électorale de Dilma, commence courant 2015 une campagne féroce contre elle, basée principalement sur l'argumentaire simple mais toujours très efficace en Amérique Latine consistant à dénoncer sa corruption. Petit à petit tout s'emballe, les médias commencent alors à entrer dans la partie. Je recommande aux non-connaisseurs du Brésil de consulter les couvertures du principale magazine de droite-extrême Veja, magazine le plus distribué dans le pays, pour se faire une idée du climat nouséabond. Pour comprendre le rôle crucial joué par les médias dans ce procéssus, il faut lire le rapport de reporter sans frontière sur le Brésil, où le pays est qualifié de manière très évocatrice comme le "pays aux 30 Berlusconis" (à lire en anglais pp35-36). Pour résumer et sans avoir besoin de caricaturer, la presse est extrêmement concentrée, principalement dans les mains de quelques très riches, de lobbyistes ou des églises évangélistes. Le mantra "Dilma = Corrompu" a donc été déversé à outrance, mais non sans effet. Les gens (principalement le peuple de la droite blanche er réactionnaire comme l'ont montré et les photos et les reportages à l'époque) sont descendus dans la rue assez massivement.

Parallèlement, le chef de l'assemblé national Cunha poursuivi pour corruption et évasion fiscale a mis en branle la procédure de destitution pour "pédalage fiscale". Qu'est ce ? Il s'agit d'un artifice comptable utilisé fréquemment pour équilibrer les comptes tant par les gouvernements que par les entreprises qui consiste à décaler d'une année sur l'autre certaines dépenses pour pouvoir "boucler" le budget. Bref, rien à voir avec de la corruption.

Épisode 2 - Temer, le corrompu

L’impeachment est finalement voté. Michel Temer arrive au pouvoir et les ennuis commencent.

D'abord une écoute téléphonique de Jucá (ministre de Temer) révèle que lui-même, ainsi que Temer et d'autre membres de leur partis sont menacés par le scandale de corruption dit "lava-jato". Dans la conversation téléphonique (enregistrée avant l'impeachment) il explique qu'il faut absolument écarter Dilma du pouvoir car elle ne veut pas négocier, et ne mettra aucun frein à l'enquête qui menace toute la classe politique Brésilienne.

Courant décembre, Temer passe un décret autorisant les mêmes "pédalages fiscaux" qui ont justifié la destitution de Dilma. C'est ennuyeux pour justifier la légitimité de l'impeachment.

Dans une interview concédée en marge d'un sommet à l'ONU, Temer a admis le plus tranquillement du monde, que les pédalages fiscaux n'ont été qu'un prétexte et qu'ils ont dû évincer Dilma car elle ne voulait pas appliquer "les bonnes politiques"

L'enquête continue et la presse révèle l'existence d'un chèque de 1 million de reais de l'entreprise Andrade Gutierrez au nom de Michel Temer. Le chèque laisse largement planer la suspicion de la corruption.

Le juge Teori Zavasckidu du TSF (tribunal supérieur fédéral) continue l'enquête de la lava-jato et des éléments filtrent. On apprend que le nom de Dilma n'apparaitrait toujours pas pour le moment, en revanche le nom de Temer apparaitrait pas moins de 43 fois dans les témoignages receuillis par les enquêteurs. Que sont ces dénonciations? Il s'agirait d'argent versé illégalement à de nombreux politiques par la Odebrecht, plus grande entreprise de Génie Civil au Brésil. Il s'agit là donc clairement d'accusations de faits de corruptions.

Depuis la prise de fonction de Temer, pas moins de 6 de ses ministres ont dû renoncer pour des affaires de corruption.

Résumé: ce qu'il est intéressant de noter à ce stade du scénario est que pour le moment Dilma n'est toujours pas poursuivie pour corruption et que les faits sur lesquels sont basés sa destitution ne sont pas des faits de corruptions et ont repris immédiatement après sont éviction. Parallèlement, les conversations téléphoniques disponibles laissent suggérer que Dilma n'a pas voulu freiner la justice et que c'est bien pour cela qu'elle a été destituée. Pourtant, et c'est bien là l'aspect très latino-américain de l'affaire puisqu'il s'agit d'une technique bien rodée sur le continent, c'est bien au nom de la lutte contre la corruption que Dilma est tombée. Ironie du sort, ou coup abilement monté? Vous le saurez dans le prochain épisode (ou pas).

Épisode 3 - Le juge qui en savait trop?

Le 19 janvier 2017, le juge en charge de l'enquête sur la lava-jato meurt dans un accident d’avion.

L'épave de l'avion du juge Zavascki récupérée par les secours L'épave de l'avion du juge Zavascki récupérée par les secours

On apprend qu'entre le 20 et le 27 janvier il allait procéder à l'homologation officielle des témoignes des dirigeants de l'Odebrecht pour pouvoir les rendre publiques le 1 Février et donner suite à l'enquête de la lava-jato.

Peu d'information fuitent sur l'accident. La thèse de l'attentat rode.

On apprends qu'en Mai 2016, le fils du juge avait fait part de ses précupations quant aux nombreuses menaces que recevait sa famille et son père en particulier.

Il n'en fallait pas plus, les réseaux sociaux s'enflamment et la thèse de l'attentat se répand comme une traînée de poudre.

Les grands médias n'évoquent pas la thèse de l'attentat (à la différence des médias argentins), le climat de suspision empire encore un peu plus.

Depuis, le président Temer a voulu indiquer son ministre de la justice pour remplacer le juge, causant un véritable tollé. La constitution impose que Temer nomme le prochain juge et que le juge fraichement nommé hérite des dossiers de son prédécesseur. Il apparaît donc fort peu probable que l'enquête tombe entre les mains d'un juge très zélé (rappelons que le nom de Temer apparaitrait rien de moins que 43 fois dans le gênant dossier).

Épilogue probable

Aujourd'hui la suite de l'enquête apparaît plus qu'incertaine. Les homologations des aveux des dirigeants de l'Odebrecht ont été repoussées à la saint glinglin et il est de plus en plus probable que les choses soient purement et simplement étouffées.

Mais pas de panique, le carnaval arrive et on va bientôt pouvoir oublier tout ça.

Saude!

 

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