Le buste du Bâtonnier antisémite Charpentier continue de trôner au Palais de Justice de Paris

Les récents propos racistes et antisémites qui ont circulé au sein du conseil de l’ordre des avocats parisiens font resurgir un épisode peu glorieux. Un épisode qui continue de hanter les couloirs du Palais de Justice, où trône encore l’effigie du Bâtonnier Charpentier. Jean-Louis Bessis, membre du Conseil National des Barreaux, ancien membre du Conseil de l’Ordre, professeur des Facultés de droit

Chaque jour apporte son lot de révélations sur les dérives au sein du conseil de l’ordre des avocats parisiens. Le  Parisien Libéré a révélé des messages échangés par un certain nombre de membres du Conseil de l’ordre.

On y découvre que des membres élus de l'Ordre s'adonnaient depuis un moment sur un groupe whatsapp à des plaisanteries racistes (« Donc, on a viré les Chinois et les Juifs ». « Pourquoi les Chinois ? ». « Parce que c'est le barreau de Paris ici. C'est pas la Gare de l'Est. ») et antisémites (« La suppression de l'allocation des confrères handicapés juifs ? On en est où ? »).

Qu’on y postait même des vidéos pornographiques.

A la lecture de ces messages, vous avez, comme moi, j’imagine, été pris de stupeur. Stupeur quand on découvre, dans ce même article, qu’un des participants justifie ces propos par « la nécessité de décompenser entre nous ». Ou encore de « décompresser ». Singulière manière de « décompresser » que de fouler aux pieds les principes de « d'honneur, de confraternité, de modération et de courtoisie », que de trahir le devoir de « délicatesse ».

Stupeur, aussi, en découvrant que ces propos n’ont pas été tenus par de « simples » avocats mais par des élus, qui ont justement pour mission de réguler le Barreau de Paris sur le plan disciplinaire et de promouvoir l’image de l’avocat.

Stupeur, enfin, quand l’un des participants à ces échanges banalise ces propos sous prétexte qu’il conviendrait de les prendre « au second degré ». « Second degré » ? L’éternelle et pitoyable excuse avancée par les auteurs de ce type de propos.

Destinés initialement à un petit cercle de notables parisiens, ces échanges sont désormais sur la place publique. A notre connaissance, la Bâtonnière, autorité de poursuite, n’a pas jugé bon de donner une suite quelconque à ces propos qui déshonorent la profession ; et s’expose à donner le sentiment de les « couvrir ».

Ces propos racistes et antisémites font resurgir un épisode peu glorieux. Un épisode qui continue de hanter les couloirs du Palais de Justice, où trône encore l’effigie du Bâtonnier Charpentier.

Ce bâtonnier Charpentier qui suggéra au régime de Vichy, en 1940, la radiation d’avocats juifs comme de ceux qui n’étaient pas nés de parents français.

Ce bâtonnier Charpentier qui orchestra les radiations. Qui, comme le relève Robert Badinter, distinguait « les « bons » avocats juifs et les autres », qui « apporta sa caution à la politique d’exclusion de Vichy, au mépris des principes élémentaires du droit ».

Ce bâtonnier Charpentier qui, à la Libération (suivi par le Conseil de l’ordre qu’il présidait), proposait de maintenir ces dispositions d’exclusion.

Qui faisait valoir encore, en 1949, « qu’avant la guerre, nous avions été envahis par des naturalisés de fraîche date, presque tous d’origine orientale, dont le langage, commenté par les petits journaux, nous couvrait de ridicule, et qui apportaient, dans la conduite des litiges, les procédés de leur bazar. À cet égard, la politique de Vichy se rencontrait avec nos intérêts professionnels ».

Son buste continue de « souiller le Palais », pour reprendre les termes du regretté Bruno Toussaint.

Une insulte aux avocats radiés ou déportés. Le rappel d’un passé que les instances ordinales parisiennes se refusent, avec constance, à purger.

Le moment est peut-être venu de desceller cette effigie. De vider cet abcès. Et de passer à autre chose.

 

Jean-Louis Bessis

Membre du Conseil National des Barreaux, ancien Membre du Conseil de l’Ordre, Professeur des Facultés de droit

 

Yves Ozanam : De Vichy à la Résistance : le bâtonnier Jacques Charpentier

Robert Badinter : Peut-on être avocat lorsqu'on est juif en 1940-1944

 

 

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